24 décembre 2003

   

(Cliquer ici pour obtenir une version imprimable en mode portrait)

Veillée avec les bergers

Comme 1er berger, dans son champ de ténèbres et sur la route de la crèche, le Père Guy Gilbert nous raconte une de ses histoires d'adolescent paumé, qui retrouve la joie de vivre comme une joie de Noël à travers l'amour d'un adulte: 

      
Jamais les jeunes d'aujourd'hui n'ont eu autant besoin d'adultes aimants, dialoguant et capables de laisser tout sur-le-champ quand ils sentent que le regard ou la question de l'enfant nécessite d'être là et de prendre le temps qu'il faut. 


      
Arnaud, violent et agressif, dont j'avais la charge, arrive un jour à la permanence. Il naviguait entre des parents qui le rejetaient depuis toujours et notre équipe qui le recevait avec l'appréhension de devoir subir à chaque fois ses assauts. Ce jour-là, j'étais vidé, j'allais partir me reposer. Il arrive et il veut me parler. Comme d'habitude, je sais que j'en ai pour une heure d'agression verbale. Excédé, je lui réponds que j'ai pas le temps, que je suis crevé, qu'on se verra plus tard. Et je lui demande s'il a besoin d'argent. "Oui", me dit-il. Je lui tends cinquante francs. Il les prend et les jette par terre. "Ton fric, j'en ai rien à foutre. Je veux te parler." Je rentre dans mon bureau, furieux, et je lui dis : "OK, cinq minutes."

      
Deux heures après, on y était encore. Il m'a sorti tout, sa haine des autres, ses angoisses, l'épreuve terrible de rechercher une étincelle d'amour chez ses parents qui, systématiquement, le foutent dehors.

      
Rasséréné après ce flot de paroles, il a tiré de sa poche une liasse de billets. "Tu vois, Guy, c'est pas de fric que j'avais besoin. Jamais on n'avait autant discuté. Ca m'a fait vachement du bien."

Quand, à la porte, je l'ai vu s'éloigner avec un dernier geste et un grand sourire, je me suis senti débarrassé mystérieusement de toute trace de fatigue.

      
Je n'ai jamais oublié ce moment. Jamais. Prendre le temps d'aimer, d'écouter, est ce qui fait ma vie et celle de mes équipiers. Vie suicidaire si on ne prend pas impérieusement du temps pour soi.

      
On ne saura jamais assez, face à la fragilité des adolescents, combien ils ont besoin de cœurs et d'oreilles. Cœurs et oreilles qui leur donneront la joie de vivre.


Comme 2ème berger, dans la détresse, mais éclairé par la Foi, voici le témoignage d'un migrant venu d'Afrique et vivant en état de précarité :  

 
            "Pour ne pas craquer, je priais, je chantais des cantiques avec des cassettes, car j'ai la foi. Je priais matin et soir, je priais pour montrer à Dieu que j'avais toujours confiance en lui ; il m'avait protégé dans mon pays et jusqu'à venir en France ; c'est vraiment grâce à lui que je suis vivant."

             "Si je suis refusé, c'est pour aller où ? On nous dit qu'il y a la paix au Congo-Brazza, mais ce n'est pas vrai sur le terrain. En nous refusant, qu'est-ce qu'ils veulent ? Nous envoyer en enfer ?"

             "Ce qui m'a toujours fait tenir, c'est l'Eglise. C'est vous qui représentez ma famille. J'ai été accueilli par le Secours Catholique, par la JOC. Cela remonte le moral, je me sens utile aux autres… Dans mon pays d'Afrique, j'étais bénévole à la Caritas comme animateur-éducateur pour les enfants des rues."

             "Ma foi en Dieu me donne la force de ne pas lâcher."

             "Ma peur, c'est d'être refusé. Tout me serait alors supprimé. Ca va pousser des gens à devenir des voyous, à prendre n'importe quel moyen pour vivre."

             "Mon espoir demeure car j'ai la foi. Si j'avais eu à vivre ces drames sans la foi, je me serai suicidé, mais j'ai une certitude : Dieu m'aime, et cela est ma force !"

 

Le 3ème berger de la nuit de Noël est Tim Guénard, lui-même raconte son rêve d'enfant et son chemin de Noël qui est chemin d'amour :  

               L'accueil est pour moi un rêve d'enfant qui est devenu une réalité. Je réalise ce rêve d'enfant en ouvrant ma porte aux personnes en difficulté. Quand je vivais dans la rue et que je dormais dans des garages à vélo, je me disais :"Si je m'en sors, je n'oublierai jamais d'où je viens". Ayant quitté la rue et la prison, j'avais un peu oublié ce rêve.....  

             
Quand j'ai rencontré Martine, elle partageait aussi le même rêve d'accueil. Elle avait vécu dans une famille épatante, avec des parents qui accueillaient leurs cousins, leurs amis, avec beaucoup de chaleur et de cœur !  


             
Nous avons commencé par accueillir Roger qui se droguait beaucoup. Venu pour quatre jours, il a passé plus d'un an et demi avec nous. Nous avons eu jusqu'à quatre jeunes en même temps. Ces jeunes avaient des souffrances bien différentes. La seule chose en commun qu'ont ceux que nous accueillons, c'est le besoin que l'on marche à côté d'eux, qu'on porte beaucoup d'attention et d'écoute à leur cœur blessé.

             
Nos propres enfants ont une grande place dans cet accueil et ce sont eux qui nous ont demandé de poursuivre ces démarches pour les paumés. Ils ont des rapports privilégiés avec chacun d'entre eux et se voient confier des confidences que Martine et moi ne connaissons pas.

             
Chez nous le dernier arrivé accueille le nouveau venu; il lui montre sa chambre et lui apprend les règles de vie...

             
Si vous êtes prêt à accueillir, mais que votre maison est trop petite, n'oubliez pas qu'un joli repas en famille peut faire beaucoup de bien, ou une sortie partagée avec quelqu'un qui vit seul. Si vous saviez quel soleil cela représente que d'être attendu !.

             
Moi, je ne peux pas faire autrement que d'accueillir, sinon je me renierais; je manquerai mon rendez-vous avec le Dieu Bon. Car j'ai tout le temps cette phrase dans ma tête, même quand je suis fatigué et que je n'ai pas envie d'ouvrir la porte :" je suis venu chez toi, et tu ne m'as pas accueilli".


Une femme de notre communauté est catéchumène, en route vers la 1ère Communion et la Confirmation. Comme une bergère qui a reçu la Bonne Nouvelle des Anges, voici son témoignage de son évolution vers une foi adulte :  

        J'ai été baptisée à l'âge de 5 ans (j'en ai 32 aujourd'hui), ce qui n'a pas constitué un événement majeur, si ce n'est de me donner une marraine, et c'est déjà beaucoup. Mes deux parents étant de religion différente, et la religion source de conflit entre eux, ma formation s'est arrêtée sans avoir commencé. 

      
Mais en grandissant, mes questions demeuraient et s'approfondissaient. Elles se sont traduites par des lectures sur l'astronomie, l'espace, l'univers et un grand intérêt pour la philosophie, qui ne m'a pas apporté de réponses mais m'a montré que mes questions étaient partagées par tous.

      
C'est mon mariage qui a déterminé le sens de ma recherche : ce sera vers l'église catholique. Durant toutes ces années, j'ai beaucoup lu, j'ai discuté avec quelques personnes de mon entourage, et je me suis approchée de l'église, avec timidité, sans bien comprendre le mode de fonctionnement et d'accueil d'une paroisse.

      
Les préparations des baptêmes de mes deux filles et les encouragements chaleureux des foyers qui les animaient m'ont donné le coup de pouce déterminant pour prendre contact avec la Paroisse. La suite est fort simple, puisque passé le premier pas, on est pris en charge par des personnes accueillantes et motivées, et les occasions de rencontres ne manquent pas.Voilà donc un an que j'avance à pas de géants. Je ne pensais pas que cette initiation transformerait aussi radicalement ma vie et mon échelle de valeurs. De rencontres en échanges, avec mon accompagnatrice, mais aussi avec des personnes de mon entourage avec lesquelles j'ai pu engager le dialogue, je progresse et approfondis mon engagement.

      
Je vois nettement un "avant" et un "après" : jusque là mes recherches ne concernaient que moi. A partir de la cérémonie de la remise du Credo le 23 Novembre, j'ai eu le sentiment très net que je n'étais plus dans la recherche individuelle mais dans l'engagement devant et pour tous. Recevoir le Credo de cette communauté qui m'accueille m'oblige. Cette exigence spirituelle et morale bouleverse ma vie, même dans ses plus petites composantes : je dois choisir et je choisis le don aux autres. J'espère maintenant que mon engagement me conduira loin, et qu'il me portera pour faire plus et mieux. D'autres étapes m'attendent, que je prépare avec joie et impatience.