AUTRES CROYANCES
JEUDI 17 NOVEMBRE 2005

 

Les Livres saints      

Dominicain ayant longtemps vécu au Maroc, co-traducteur du Coran (avec André Chouraqui), le Père Pierre Lambert est un familier du judaïsme, de l’islam… et de certaines autres croyances. Quant des religions émergent quelque part, explique-t-il, on tend généralement à en transformer les structures fondatrices en un texte écrit ; et cela reste vrai aujourd’hui, avec les Mormons, Moon… La plupart des religions (bouddhisme excepté) ont ainsi des textes fondateurs, présentés comme venant de Dieu, et donc que l’on respecte. Tel est le cas des juifs et des musulmans. 

   La Torah a toute une histoire. Le récit de la rencontre du Sinaï a été rédigé bien après l’évènement (vers 630, soit six siècles plus tard), par un assemblage de traditions anciennes et « d’avis ayant autorité » émis par des prêtres ; et les « avis » ayant la force la plus grande étaient ceux attribués à Moïse (et rassemblés à partir de Salomon). Peu à peu s’est ainsi constitué un recueil superposant des traditions recueillies à différentes époques (dont on retrouve les traces successives dans le texte), jusqu’au jour où la Torah devient un ensemble reconnu, au moment de l’exil à Babylone, – les juifs préservant alors leur identité en emportant avec eux un texte « cohérent » . Au retour d’exil, la communauté ne parvient cependant pas à se reconstituer, jusqu’à ce qu’Esdras (agissant au nom du roi de Perse) réussisse à la faire renaître en faisant connaître la Torah, – non plus, cette fois, comme l’œuvre de Moïse, mais comme ce que Dieu a donné à Moïse pour le transmettre au peuple juif . Ce changement de statut de la Torah est perceptible dans les textes : en 2 R, 21 8, on parle de « la Loi que leur a prescrite mon serviteur Moïse », et le même passage devient dans 2 Ch 33 8 : « la Loi que je leur ai prescrite par l’intermédiaire de Moïse ».

    Cependant les scribes se mettent à réfléchir : si la Torah est un don de Dieu à Moïse, où et quand a-t-elle été écrite ? Or les coutumes de l’époque voulaient que, pour transmettre un message, on fasse appel à deux supports : la parole du messager, et un écrit (sur une  tablette, mais avec des consonnes seulement, d’où l’utilité du messager oral), – écrit dont l’expéditeur gardait un autre exemplaire. D’où l’idée que Dieu ait dicté son message à des « anges écrivains », qui l’ont transmis à Moïse à la fois oralement et par écrit, tout en conservant un original dans les « archives » du Paradis (ce que pensent aussi les musulmans pour le Coran). D’ailleurs, ce message aurait peut-être été dicté avant même la création du monde : la Torah serait ainsi la première de toutes les créatures.

    A  partir de la Torah s’est ensuite élaborée toute une série d’explications, la Torah orale, qui interprète la Torah écrite. (La transmission se fait donc toujours à la fois par voie écrite et par voie orale). 

    ► A La Mecque vit vers 610 un homme sincère, Mohamed, qui entend des paroles intérieures ; un ami juif lui dit : « ce que tu entends, c’est la transmission de l’écrit qui est resté auprès de Dieu ». Pendant 22 ans, jusqu’à sa mort, il pense ainsi ne rien apporter de nouveau par rapport à la Torah. Ce qui explique la position des musulmans : Dieu avait transmis un message à Moïse, mais les juifs n’y ont pas été fidèles ; il l’a ensuite transmis à David par les Psaumes, puis à Jésus par l’Evangile, toujours sans être suivi. La dernière transmission est le Coran, vraie parole de Dieu, et l’islam est donc la vraie religion. Cette conception d’un texte venant de Dieu a tenu 200 ans. Puis les califes de Bagdad ont pensé qu’il fallait l’ajuster pour tenir compte des réalités de l’immense empire abbasside : « Dieu peut toujours modifier son texte », pensaient-ils (ce que font encore aujourd’hui les chiites en faisant appel à l’imam caché, Ali, qui parle dans leurs rêves aux ayatollahs). Mais, en réaction, tout un courant s’est levé vers 850 pour affirmer la valeur incontestable du Coran : ce n’est pas seulement un écrit de Dieu, c’est sa pensée éternelle (en réaction aux chrétiens qui disaient : « nous avons la Parole de Dieu ») ; la pensée et le texte ne font ainsi qu’un. Ce qui conduit à un blocage : car ce qui était adapté à des tribus arabes ne l’est plus aujourd’hui. Ainsi, les lieux où se manifeste la pensée occidentale n’ont pas leur place dans l’islam ; et tout rapprochement avec la pensée cartésienne est difficile car le Coran n’est pas une réalité humaine.

    Comment cela se situe-t-il par rapport aux chrétiens ? Pour chrétiens et musulmans, il y a en Dieu une Pensée, une Parole éternelle. Pour les premiers, la Parole s’est faite homme, un homme qui a réuni une communauté, laquelle a écrit des textes sur la rencontre avec cette Parole. Pour les seconds, la Parole est un texte, transmis à un homme, Mohamed, qui le transmet ensuite à la communauté : le Coran est ainsi l’équivalent de la personne de Jésus.

    Par ailleurs, dans le Coran, Dieu dit ce qu’il faut faire, il ne dit pas qui il est. Dieu reste impénétrable, inconnaissable ; on ne peut le rencontrer qu’en remontant la chaîne de ceux qui ont transmis le texte. Le lien avec Dieu est radicalement différent dans l’islam et dans le christianisme, et cela rend difficile  le dialogue inter-religieux ; il faut au moins accepter de se découvrir les uns les autres, dit le Père Lambert.

Pour terminer, le Père Lambert souligne que, vis-à-vis des musulmans, les chrétiens ont un devoir absolu d’amour ; il rappelle que « l’Eglise [les] regarde avec estime » (Nostra Aetate, n° 3) ; et que nous devons être les disciples non d’une réussite humaine (pas de triomphalisme), mais d’un don.