AUTRES CROYANCES
JEUDI 30 NOVEMBRE 2005

 

Le Judaïsme, n°2      

Aumônier de l’Armée de l’Air, membre du comité national d’éthique, père de cinq enfants, le rabbin Haïm Korsia répond, de l’intérieur du judaïsme, à la conférence du 3 novembre du Père Dujardin. 

Qu’est le judaïsme ? Haïm Korsia  se réfère d’abord à une discussion entre quatre rabbins, citée dans le Talmud : « quel est le verset le plus important de la Bible ? » Le premier rabbin répond : « Je suis Dieu… » ; le second : « Ecoute, Israël… » ; le troisième : « tu feras un sacrifice le matin, tu en feras un le soir » ; et le quatrième : « tu aimeras ton prochain comme toi-même » ; c’est à dire : ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse. La première réponse souligne que l’on doit tout à Dieu. Les juifs rendent toujours grâce à Dieu, par exemple pour le pain et le vin : ce sont des produits dans lesquels il y a beaucoup de valeur ajoutée humaine, mais on rend grâce pour éviter de s’en enorgueillir. La deuxième réponse nous renvoie à notre responsabilité sur le monde. Dieu s’est retiré du monde pour nous laisser un espace de liberté : il demande à Adam de donner des noms à ce qui a été créé, il lui donne la création pour la travailler et la conserver ; ainsi, dès le début, Adam a une responsabilité. La troisième réponse est celle que préfère Haïm Korsia : elle se réfère à une religion qui organise des rites, et dans une société où il faut faire des choix, il est important de pouvoir s’appuyer sur des rites réguliers ; c’est dans cette régularité que réside la grandeur de l’homme : un mariage ne vaut que dans la régularité des efforts du quotidien pour aimer. La quatrième réponse, en particulier dans sa deuxième formulation, indique que l’homme doit abandonner une partie de sa liberté (la liberté de tout faire) pour que fonctionne la société.

Les relations entre l’homme et la société sont illustrées par les récits du Déluge et de la tour de Babel. Avant le Déluge, les hommes s’entredéchiraient au nom de Dieu, et l’Eternel a éradiqué cette société. Avant Babel, au contraire, tous n’avaient qu’une seule parole, il y avait une « pensée unique », et ils en arrivaient à vouloir éliminer Dieu (ce qui reste, aujourd’hui encore, très actuel) : d’où la tour. En réponse, Dieu mélange leurs langues et les disperse, afin de leur apprendre à fabriquer de l’unité malgré les différences (de l’unité, et non de l’uniformité comme avant le Déluge). C’est bien, observe Haïm Korsia,  ce qui se passe aujourd’hui dans le « creuset France », où la recherche de l’unité n’élimine pas les différences.

Revenant aux rites et aux gestes, Haïm Korsia rappelle que si les religions ont souvent été enfermées dans les églises ou les synagogues, il n’a jamais été dit qu’il fallait rester « à l’intérieur » plutôt que d’exister par les gestes ou les rites de tous les jours ; le judaïsme est attaché aux rites car ils conduisent au sens, ils sont un chemin vers le sens, et les juifs pensent que le chemin vers le sens est plus important que le sens lui même ; il y a beaucoup de gestes dans la vie et il faut que ces gestes servent Dieu. A propos de la foi et des actes, Haïm Korsia rappelle le verset du prophète Habakuk « Le juste dans sa foi vivra », que Paul explique comme donnant la prééminence à la foi sur la loi ; mais les juifs, qui pensent qu’il faut sans cesse lire et relire les textes (non seulement pour en connaître un peu plus mais aussi pour y découvrir Dieu), voient dans cette phrase une simple virgule de plus : « Le juste, dans sa foi vivra » et traduisent : le juste, c’est-à-dire celui qui respecte la Loi, vivra dans le monde grâce à la récompense de la foi ; la salut ne peut pas venir exclusivement par la foi, il faut les actes. Le judaïsme donne ainsi des règles pour ceux qui veulent « se situer ».  

Traitant ensuite du dialogue inter-religieux, Haïm Korsia se demande si celui ci tient à ce qu’il serait facilité par une plus grande ouverture des esprits dans le monde contemporain, ou à des raisons plus profondes et « originelles ». En réalité, ce dialogue fait partie dès l’origine du projet divin : le beau père de Moïse était un prêtre de Madiân, qui l’avait accueilli ; celui-ci il lui suggère une transformation du fonctionnement de la gestion du peuple, et Moïse l’adopte.

Le concile Vatican II dit qu’il y a de la vérité dans chaque religion ; l’important, pensent de même les juifs, est que chacun « se trouve bien » dans sa propre religion, chacun doit avoir sa vision du monde, sa vérité, et les juifs, qui n’ont jamais fait de prosélytisme, ne cherchent pas à ce que tout le monde soit juif. Cependant, il ne peut y avoir de dialogue que si chacun sait qui il est, et connaît sa propre religion. 

Pour conclure, Haïm Korsia présente deux idées :

-          Pour un catholique, l’acte majeur de l’Eucharistie consiste à « incorporer » le Messie, et de ce fait sa mission est de transformer le monde comme le Messie le ferait. Il en est de même du judaïsme : le messie à venir vient couronner la capacité des hommes à susciter un espace messianique et à transformer le monde ; chaque homme est ainsi responsable du monde.

Cette responsabilité doit s’ancrer dans une réalité cultuelle. La foi implique d’avoir des actes, sinon « ce n’est pas sérieux » et cela ne reste qu’un vœu pieu.