AUTRES CROYANCES
JEUDI 15 DECEMBRE 2005

 

Le Bouddhisme      

Directeur adjoint de l’Institut de science et de théologie des religions à la Catho, ayant vécu 8 ans au Japon où il a connu les religions locales, Dennis Gira, père de deux enfants, est un spécialiste du bouddhisme. Les bouddhistes, explique-t-il, sont très souples, et ne disent jamais ce qui peut choquer l’autre ; de même lui, chrétien, va-t-il expliquer le bouddhisme d’une manière qui ne choquerait pas un bouddhiste qui serait dans la salle. Mais il faut pour cela renoncer à nos propres manières de penser.

    Et d’abord se rappeler qu’un bonne partie de l’humanité (dont 300 millions de bouddhistes) vit – et vit bien – sans faire référence à Dieu. Non pas en athées (qui, en creux, font référence à Dieu) : l’idée de Dieu (avec « D » majuscule, un Dieu qui est absolu et qui est amour) n’existe pas chez les bouddhistes ; leur cheminement spirituel se fait sans que la question de Dieu soit posée. Et c’est cela qui peut attirer : selon les sondages, cinq millions de Français, dont un très grand nombre ont un problème avec Dieu mais qui veulent une recherche spirituelle, se sentent proches du bouddhisme. Il existe de nombreuses formes du bouddhisme : Dennis Gira prend l’image de « l’arbre bouddhique », qui a germé il y a 2500 ans en Inde, en réaction au brahmanisme de l’époque ; puis des missionnaires l’ont transplanté en Chine, où il a subi des greffes de confucianisme et de taoïsme, ce qui a produit un autre arbre bouddhique ; nouvelle transplantation au Japon, avec des greffes shintoïstes… Or tous ces arbres coexistent maintenant en France : il y a en particulier plus de 130 lieux de culte de bouddhisme tibétain (dont le chef spirituel est le Dalaï-lama, bien connu ici, mais dont ne relèvent que 2% des bouddhistes dans le monde), plus de 110 centres où l’on peut pratiquer le zen, d’autres temples et centres du bouddhisme vietnamien, cambodgien, laotien… ; et les rites des uns et des autres sont extrêmement différents.

    La sève qui fait vivre tous ces arbres, c’est l’expérience du Bouddha, c’est-à-dire de l’Éveillé. Éveillé à quoi ? Á la Vérité ; à la vérité qui libère l’homme de ses pesanteurs. Pour comprendre, un chrétien doit mettre entre parenthèses son concept de Dieu, et il lui faut en outre faire l’effort de comprendre des mots nouveaux. D’abord celui de samsara, cycle des naissances et des morts dont tout être vivant est prisonnier ; il ne s’agit aucunement de la réincarnation, à laquelle croient 24% des Européens, et qui a une connotation de progrès successifs : le samsara est un cycle sans fin, qui dure des milliards de kalpas (si une fois tous les trois siècles un tissu délicat effleure l’Himalaya, un kalpa désigne la durée au bout de laquelle l’Himalaya aura disparu par usure !), un cycle avec des hauts et des bas, où l’on n’existe pas toujours comme homme, et dont il faut se libérer à tout prix. Autre mot, le karma désigne l’enchaînement des actes et de leurs conséquences ; en particulier les actes égocentriques qui ont leur « fruit » dans les vies ultérieures. Tout cela explique les inégalités dans le monde : si notre notion de péché n’explique pas pourquoi des enfants naissent dans des pays riches et d’autres dans des pays pauvres, le samsara permet de le comprendre, et ce « mal » ne pose aucun problème métaphysique aux bouddhistes.

    Bouddha – qui n’est ni un Sauveur ni un Dieu – a trouvé la voie qui permet à l’homme de sortir définitivement du samsara.  Dennis Gira fonde son exposé sur un récit de la vie du Bouddha qui « parle » de la vérité spirituelle qu’il a découverte : à sa naissance, des sages reconnaissent en Bouddha les 32 marques d’un grand homme indien (ce qui  n’arrive que très rarement !), et annoncent qu’il deviendrait ou un roi universel ou, s’il fait quatre rencontres (avec un vieillard, un malade, un cortège funéraire, et un moine mendiant),  un « Éveillé » Le père du Bouddha, qui souhaite la première hypothèse, fait construire plusieurs palais pour éviter ces rencontres. Ce récit apporte une critique radicale de notre manière d’être : ces palais, c’est nous qui les construisons ; c’est nous qui cherchons à éviter la première rencontre, celle du vieillard, de la  vieillesse et de la dégénérescence, alors que la vieillesse fait partie de la vie ; et si on admet cela, on peut vivre et être heureux. De même, alors que nous invoquons sans cesse le droit à la santé, les bouddhistes acceptent la maladie et la mort comme faisant partie de la vie, et cela les rend libres. Et aussi la religion : l’homme doit être prêt à se laisser interroger par les religions du monde, à ne pas s’isoler, à ne pas être centré sur lui même (attitude égocentrique).

    Bouddha a trouvé quatre « nobles vérités » : - tout est souffrance ; - la cause de cette souffrance est le désir qui découle de l’importance que nous donnons à notre ego ; - la guérison suppose l’extinction de nos désirs, c’est-à-dire le nirvana : en ayant une vision non égocentrique de ce que nous sommes, le désir n’a plus lieu d’être ; - les disciplines éthiques et mentales de méditation permettent de dissiper cette illusion sur ce que nous sommes. Dennis Gira précise que Bouddha n’emploie pas le mot souffrance, mais celui de dukkha, une souffrance inhérente à l’existence et que l’on découvre si par exemple l’on se remémore un moment particulièrement heureux de notre vie : nous aurions désiré que ce moment durât, mais ce désir est illusoire, le monde est éphémère et nous mêmes sommes éphémères ; mon « moi » est une illusion, d’où la doctrine bouddhique de la libération de soi. Et c’est ce cheminement vers la libération de notre égocentrisme qui constitue une passerelle entre bouddhistes et chrétiens qui, eux aussi, savent qu’il y a un « soi » qui doit mourir. 

Bibliographie de Dennis Gira:  Le Lotus ou la Croix : les raisons d'un choix , Bayard 2003.  Au-delà de la tolérance : la rencontre des religions , Bayard 2001.  Le bouddhisme à l'usage de mes filles  ( écrit pour des jeunes de 18-25 ans, donc pour des adultes), Seuil, 2000.

Site Internet (rédacteur en chef : Dennis Gira) : www.theologia.fr