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AUTRES CROYANCES
JEUDI 30 MARS 2006

 

Le dialogue inter-religieux         

Théologienne au Centre Sèvres, Geneviève Comeau travaille aussi sur le sens de l’engagement de l’Eglise dans le dialogue inter-religieux ; au cours de sa formation, elle a d’ailleurs eu la chance de passer un an à New York dans une université juive, le Jewish Theological Seminary, ce qui lui a permis de « mieux comprendre l’autre de l’intérieur » (sans pour autant se convertir, précise-t-elle). Elle définit le dialogue inter-religieux comme une rencontre entre croyants, une rencontre qui implique respect de l’autre et réciprocité ; mais ce n’est ni la recherche d’un consensus (on peut dialoguer et rester en désaccord), ni celle d’un compromis (on n’est pas obligé de renier sa foi) : « Etre prêts à se laisser transformer par la rencontre ne signifie pas que, lorsqu’ils entrent en dialogue, les partenaires doivent faire abstraction de leurs convictions religieuses respectives » [Dialogue et Annonce, texte du Conseil pontifical pour le dialogue inter-religieux, 1991, n°48]. 

Ce dialogue peut prendre plusieurs formes : le dialogue de la vie, où l’on partage joies et peines, problèmes et préoccupations humaines, – une proximité qui permet de prendre conscience que l’on a le même goût pour les engagements éthiques, le même goût pour la recherche de Dieu ; le dialogue des œuvres, par exemple dans des associations ; le dialogue des échanges théologiques, entre spécialistes : un dialogue exigeant ; le dialogue de l’expérience religieuse, où des personnes enracinées dans leurs propres traditions religieuses partagent leurs richesses spirituelles. Quelles qu’en soient les formes, le dialogue révèle à la fois des proximités inattendues (même goût pour l’engagement, même goût pour Dieu…) et d’irréductibles différences, en particulier au niveau théologique, dans la manière de voir Dieu et ses relations au monde. 

Les situations dans lesquelles peut s’instaurer le dialogue sont diverses. – Au niveau théologique d’abord : pour Juifs et Musulmans, le monothéisme chrétien (qui implique Trinité et confession de Christ Fils de Dieu) est-il un vrai monothéisme ? De plus : avec les Juifs, ceux ci insistent sur la  responsabilité de l’homme, et alors pourquoi faut-il un Sauveur, pourquoi  invoquer la grâce divine ? Avec l’Islam : le Coran montre comment Dieu agit et comment il veut que l’on agisse, mais non qui il est. Avec les bouddhistes : la différence est anthropologique : nous n’avons pas les mêmes conceptions de l’homme, de la création, des fins dernières… – Situations également différentes au niveau de la vie concrète : si les Juifs sont en France depuis longtemps, les Musulmans sont plus récents, et de plus le regard que nous avons sur eux est d’abord d’ordre sociologique… – La culture intervient également, par exemple dans la manière de lire les textes fondateurs : pour un Musulman, le fait qu’il y ait une exégèse chrétienne peut signifier que « leurs textes ne sont pas sûrs » ; les mots peuvent avoir des sens différents : comme disait Pierre Claverie : « Je ne crois pas que nous soyons mûrs pour un dialogue inter-religieux, nous n’en avons pas les mots. Notre vocabulaire est commun mais le sens est différent ». 

Le dialogue inter-religieux est donc difficile ; mais alors, pourquoi faut-il ce dialogue ? Pour Geneviève Comeau, il s’agit d’abord de rechercher un « vivre ensemble » ; mais il s’agit aussi de répondre à une passion, celle de comprendre l’autre, de comprendre comment sa religion est construite, comment elle est vécue ; et cette découverte de l’autre nous conduit en retour à mieux comprendre notre propre religion, à approfondir nos propres traditions. En revanche, même s’il ne s’oppose pas à la mission,  le dialogue inter-religieux ne saurait être une « machine de guerre pour convertir les autres » ; il n’est « pas la conséquence d’une stratégie ou d’un intérêt, mais c’est une activité qui a ses motivations, ses exigences et sa dignité propres ; il est demandé par le profond respect qu’on doit avoir envers tout ce que l’Esprit, qui “souffle où il veut”, a opéré en l’homme » [Jean-Paul II, La mission du Christ rédempteur, 1990]. Une question demeure cependant : les autres veulent-ils ce dialogue ? Pendant longtemps, le judaïsme a refusé d’avoir une pensée élaborée sur les autres religions, en particulier sur le christianisme ; mais les choses changent, et le Consistoire de Paris a dorénavant une commission pour le dialogue avec les chrétiens. Une tendance analogue se manifeste dans l’Islam. 

Pour Geneviève Comeau, le dialogue inter-religieux soulève la question de la vérité. Il ne s’agit pas, en dialoguant, de juxtaposer des vérités, mais plutôt de comprendre que l’échange avec l’autre peut me changer (avec les Juifs, par exemple, je vais découvrir davantage le sens de la grandeur de Dieu). Aujourd’hui, on parle de plus en plus d’une vérité qui advient par le partage, la rencontre et la discussion (à l’image les commentateurs du Talmud) ; pour les chrétiens, en effet, la vérité est le fruit d’un quête ; non pas quelque chose que l’on possède, mais la relation avec Quelqu’un qui nous fait comprendre et avancer. 

Documentation 

"Juifs et chrétiens. Le nouveau dialogue", Geneviève Comeau, Atelier, 2001.

"Grâce à l'autre. Le pluralisme religieux, une chance pour la foi", Geneviève Comeau, Atelier, 2004