COEUR DE LA CITE
JEUDI 9 NOVEMBRE 2006

 

Le rôle des « chrétiens sociaux »         

Vice président des « Semaines sociales de France[1] », syndicaliste (CFTC), enseignant…, Bernard Ibal explique ce que sont ces chrétiens sociaux parmi lesquels il se situe. Ne constituant ni une secte ni un parti, les chrétiens sociaux n’ont qu’une ambition, comme l’ont déjà fait, à chaque période importante de l’histoire, leurs grands prédécesseurs – Lamennais (1830), Ozanam et Lacordaire (1848), Albert de Mun (1871), Marc Sangnier (1ère guerre mondiale), Mounier (2ème guerre)…– :  être présents, s’immerger dans la société, y agir avec les autres. Question : en 2006, quelles sont les réalités auxquelles ont à s’intéresser ces chrétiens sociaux (comme d’ailleurs les chrétiens en général, qui ne peuvent guère ne pas être « sociaux »), qu’ont-ils à dire et à faire ?

    L’un des risques de la mondialisation est de conduire à la « marchandisation » de l’homme, un homme qu’on utilise, qu’on rémunère, qu’éventuellement on « jette », – marchandise qui n’est ainsi appréciée qu’en fonction de sa compétence et de sa performance : mais l’homme n’est pas qu’un agent économique, un « tas de chairs », un moyen ; il est une fin en soi ; « l’homme dépasse infiniment l’homme » (Pascal). Refuser cette marchandisation est une attitude qui conduit au spirituel, et les chrétiens sociaux sont bien placés pour rappeler que la personne humaine a une dimension sacrée.  Cette dignité de l’homme, fondée sur le fait que l’homme est créé à l’image de Dieu, soulignée dans de nombreux textes (Mater et Magistra : les êtres humains sont et doivent être fondement, but et sujets de toutes les institutions où se manifeste la vie sociale, et non un moyen), a de multiples implications : s’occuper des plus faibles (les handicapés, les vieillards), prendre en compte les exclus qui ne savent pas faire valoir leurs droits, ne pas traiter l’immigré comme une chose… A  l’inverse, oublier cette dignité de l’homme a conduit l’incorruptible Robespierre (qui, rappelle Bernard Ibal, avait pourtant ramené en 4 mois la paix à l’intérieur, et été partout victorieux hors des frontières) aux excès que l’on sait.

    Face à la financiarisation de l’économie (l’épargne est de plus en plus anonyme, et on ne sait pas on investit ; d’où un décalage entre l’économie réelle et « l’économie virtuelle »), face au risque que personne, sauf peut-être les cadres, ne s’intéresse au  « concret » de telle ou telle entreprise, ne cherche même à la défendre en cas d’OPA, les chrétiens sociaux parlent de participation : à coté du capital, le travail doit avoir sa place dans la politique de l’entreprise, les salariés doivent pouvoir s’y intéresser.

    Autre thème : l’individualisme, et le corporatisme (chacun « tire la couverture à soi »). Face à cela les chrétiens sociaux évoquent le bien commun. Non pas l’intérêt général, idée rousseauiste qui évoque un effort collectif en vue d’un progrès collectif, mais un bien commun qui veut que chaque personne puisse s’épanouir dans sa propre vocation ; par exemple, dans une perspective « intérêt général », on voudrait que 80% de chaque classe d’âge parvienne au bac, alors que le « bien commun » veut que 100% des personnes atteignent le niveau maximum de leurs possibilités. Ce qui n’est pas pareil.

    Autre thème d’actualité: la bureaucratie, le centralisme, l’idée que les élus auraient une mauvaise connaissance du terrain. En réponse, les chrétiens sociaux ont inventé le concept de subsidiarité (popularisé ensuite par Jacques Delors), selon lequel la responsabilité doit être exercée au plus bas niveau où elle puisse l’être utilement. Adaptée à la décision politique, la subsidiarité l’est également au management des entreprises (équipes semi autonomes, management par projets…)

    L’écologie est aujourd’hui un sujet mobilisateur. Selon un philosophe allemand, la nature est sacrée, il y aurait une sorte de droit de la nature. Mais les chrétiens sociaux pensent différemment : car le droit de la nature est aussi le droit du plus fort, ce qui est contraire aux droits de l’homme. En revanche, ce qui est important pour eux, c’est la prise de conscience d’un avenir à long terme ; et le principe de la destination universelle des biens – rappelé par exemple dans Gaudium et Spes (la propriété privée est un droit, mais un droit limité ; elle doit être au service d’autrui) –,  qui se traduit par un devoir de justice sociale pour aujourd’hui, implique aussi d’avoir le souci des générations futures.

    Autre trait de société : la violence gratuite. La violence a toujours existé, mais aujourd'hui elle ne semble plus avoir de but (comme par exemple celui de s’emparer des biens d’autrui), elle semble gratuite. Pour Bernard Ibal, l’auteur de cette violence « gratuite » veut avant tout se faire reconnaître comme quelqu’un qui compte, et non comme un exclus ; or il n’y a que deux moyens d’être reconnu : la violence et … l’amour ; le remède à la violence est donc l’amour – même s’il faut quand même aussi améliorer les infrastructures des banlieues (mais, comme dit Saint Paul, vous aurez beau être généreux, si vous n’avez pas l’amour, ça ne sert à rien).

                Evoquant pour conclure son action de syndicaliste, Bernard Ibal explique que, en cas d’échec d’une action syndicale, le chrétien garde plus volontiers sa sérénité, car son espérance est ailleurs : il y a la perspective du salut, et, comme il le dit, « la foi donne du large ».

Bibliographie : Bernard Ibal, Le XXIème siècle en panne d'humanisme (Bayard-2002)
 

[1] qui n’ont  aucun lien organique avec l’Eglise, à la différence par exemple du Katholikentag allemand.