COEUR DE LA CITE
JEUDI 23 NOVEMBRE 2006

 

La fabrication de la paix et l’éthique de la guerre         

Depuis toujours l’Eglise s’est préoccupée de promouvoir la paix, et de réglementer, lorsque malheureusement celles ci éclatent, la violence des guerres. Acteurs personnellement engagés dans ces questions de guerre et de paix, Richard Pétris et François Bresson, un civil et un militaire, sont venus en parler. Richard Pétris dirige à Grenoble l’Ecole de la paix (qu’il a fondée), une école axée sur la construction de la paix, utilisant en particulier depuis 10 ans dans les collèges une exposition destinée à montrer comment éviter le « sentier de la guerre » en insistant sur les vertus de tolérance. La « culture de paix », qui permet d’évoluer progressivement vers une paix durable, est en effet le fruit d’un ensemble de valeurs, du respect de la vie au souci de dialogue, de la solidarité au désir de respecter la planète… Pour sa part, suite aux évènements du Kosovo, Richard Pétris met principalement l’accent sur les droits de la personne, sur la démocratie, sur le développement « qualitatif » (c’est-à-dire à la fois durable et tourné vers l’homme), et sur la nécessité du « vivre ensemble » ; à cet égard, il souligne que la construction européenne est un bon exemple de « fabrication de la paix ».

A l’étranger, l’Ecole de la paix mène une action suivie en Colombie, à un triple niveau : en apportant une contribution pédagogique aux instances éducatives ; en accompagnant les efforts de non violence de certaines communautés paysannes ; en maintenant des contacts avec les forces de sécurité, en particulier en vue de la réinsertion dans la vie civile des démobilisés – réinsertion qui implique aussi, souligne Richard Pétris, que soit menée à bien dans ce pays une réforme foncière afin de concilier réconciliation et développement.

Dans son action, il pense avoir répondu à l’exigence chrétienne – qui est aussi une exigence humaine – de s’engager pour la paix, et pas seulement de refuser la guerre ; c’est d’ailleurs avec les encouragements de l’évêque de Grenoble, Mgr Matagrin, qu’a été créée l’Ecole de la paix. Mais pourquoi, se demande-t-il, les gens ont-ils autant de mal à s’engager, même chez les chrétiens ?

 Ancien directeur de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale, le général François Bresson rappelle d’abord l’enseignement de l’Eglise sur la paix et la guerre. Vatican II (Gaudium et Spes[1]), souligne que la paix n’est pas pure absence de guerre, mais le fruit d’un ordre naturel inscrit dans la société humaine ; qu’elle est sans cesse à construire ; et qu’elle repose sur la ferme volonté de respecter les autres hommes et les autres peuples, ainsi que sur une pratique assidue de la fraternité. Pour ce qui est de la guerre,  François Bresson rappelle que pendant de nombreux siècles, l’Eglise a beaucoup fait pour la « cadrer » (trêve de Dieu, christianisation des guerriers grâce à la chevalerie), et si les croisades ont été admises, c’était à la demande du pape, et pour défendre les pèlerins (et non pour convertir des infidèles). Au 16ème siècle est formulée la théorie de la guerre juste : pour être juste, une guerre doit : – être déclarée par le prince légitime, – que celui ci y soit contraint (qu’il ne soit pas possible de faire autrement), – que les raisons en soient justes, – qu’il y ait de bonnes chances de succès, que l’on fasse preuve de modération dans la victoire, et que la situation qui suivra soit meilleure. Avec Vatican II, dans un contexte marqué par la guerre froide et l’existence d’armes de destruction massive, la théorie de la guerre juste trouve ses limites, et si le droit (et le devoir) de légitime défense est toujours reconnu, le Concile insiste sur de nouveaux enseignements ; il indique en particulier que tout acte conduisant à des destructions massives est contre Dieu et contre l’homme lui même (tout en reconnaissant que l’existence d’armes de destruction massive sert, paradoxalement, à éviter la guerre) ; il loue la non violence (pourvu qu’elle ne nuise pas à autrui), il incite les militaires à être serviteurs de la liberté des peuples.

Qu’en est-il aujourd’hui ? En France, en 2006, la question de la légitime défense ne se pose plus. En revanche, on a à faire à de nouveaux conflits. D’abord les interventions initiées par l’ONU (ou analogues) : sont-elles toujours justes ? Ne cède-t-on pas trop facilement, parfois, à des dérives « compassionnelles » (on agit parce que l’opinion publique est émue par les images de la télévision), ou au contraire « cyniques » (ce que l’on défend, ce sont en réalité des intérêts pétroliers) ? Peut-on, pour rétablir la démocratie, intervenir chez des voisins? Jusqu’où faire de l’ingérence, chez qui en faire, et avec l’accord de qui ? Il y a aussi les conflits destinés à aller chercher sa sécurité au loin (sans doute le cas de la première guerre d’Irak) : mais, là aussi, sont-ce des guerres justes ? Dans l’exécution des missions, diverses questions d’ordre moral se posent : à quels ordres se conformer (cas des chaînes hiérarchiques multiples dans les missions multinationales), quelles initiatives prendre dans l’emploi de la force, comment tenir compte de l’omniprésence de civils sur le terrain ?

Comme officier catholique, François Bresson se réfère au décret de Vatican II sur l’apostolat des laïcs : ceux-ci doivent assumer comme leur tâche propre le renouvellement de l’ordre temporel, dans le respect des lois propres de cet ordre et en faisant appel à la raison. Ce qui implique, dans la vie de garnison, de mettre l’Evangile dans sa vie et celle de ceux dont on est responsable, de garder un équilibre, parfois délicat, entre son témoignage de chrétien et le nécessaire respect de la laïcité, de se former personnellement pour faire face aux problèmes moraux qu’il rencontrera en opérations. Car lorsqu’il se trouve en opérations, l’officier se heurte à de nombreuses questions : l’action que l’on doit mener, dans des contextes de plus en plus compliqués, est-elle juste ? comment bien tenir sa place, vis-à-vis des subordonnés (un bon commandement), vis-à-vis des supérieurs (dire ce que l’on a à dire) ? comment surmonter les possibles contradictions entre la mission, le droit et l’éthique ?


[1] Ces textes sont repris dans le Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise, n° 494 et suivants.