COEUR DE LA CITE
JEUDI 11 JANVIER 2007

 

Repères dans une économie mondialisée         

« Repères dans une économie mondialisée », tel est le titre d’un document d’une soixantaine de pages publié début 2005 par la Commission sociale des Evêques de France présidée par Mgr Jean-Charles Descubes. Texte que l’on peut considérer comme officiel, et qui a été rédigé en coopération entre des évêques et des experts ; parmi ces derniers : l’orateur de la soirée, Laurent Seyer, directeur général d’une filiale de la Société Générale spécialisée dans la gestion de fonds, notamment de fonds spéculatifs. Celui ci rappelle d’abord que, si l’Evangile évoque souvent des questions d’argent (parabole des talents, le jeune home riche…), on a du mal à en tirer un corpus moral : l’argent est quelque chose de compliqué (un billet de 50 € a en apparence une valeur universelle mais en réalité il n’a pas la même valeur pour un cadre européen que pour un paysan brésilien). Les évêques ont travaillé pendant trois ans sur ces questions, d’abord en vue de mieux comprendre, ensuite pour y porter un regard chrétien tout en dépassant le stade des « bonnes intentions ». Lui même, Laurent Seyer, qui fait – comme il dit – un travail de spéculateur, a été conduit à y réfléchir après avoir lu ce que disait Pie XI sur les spéculateurs « qui s’enrichissent en dormant ».  

 Il propose une réflexion sur six des thèmes traités dans le document des évêques :

« Financiarisation » de l’économie. De plus en plus les acteurs financiers prennent le contrôle de l’économie ; tel est le cas des fonds de pension ou des compagnies d’assurance – dorénavant les principaux propriétaires des entreprises – qui cherchent à rentabiliser leurs investissements en incitant les dirigeants d’entreprises à prendre des mesures favorisant le cours des actions à court terme, par exemple par des réductions de coûts. Cette financiarisation de l’économie profite grandement de la mondialisation et des possibilités de l’informatique (transferts quasi instantanés de sommes immenses). Mais du point de vue moral, que peut-on en penser ? S’il est vrai que la spéculation peut gagner beaucoup d’argent sans véritablement « créer » mais en jouant sur les cours respectifs des actions, il est également vrai qu’elle a un aspect positif : contribuer à la liquidité des marchés (par exemple se porter acheteur face à ceux qui souhaitent vendre). Toutefois le principal problème réside dans l’accent mis par les spéculateurs sur le court-terme (rentabilité exigée à court terme, quitte à licencier), alors que le temps de l’entreprise s’inscrit, lui, dans la durée. Il en est de même du temps d’adaptation de l’être humain. Et aussi de « l’économie du Salut », note Laurent Seyer :  le temps a une valeur chrétienne. Dans le même esprit, si les actionnaires ont le droit d’acheter, ils ont aussi des devoirs (s’assurer, sur la durée, de la bonne santé de l’entreprise acquise) : alors, pourquoi ne pas taxer davantage ceux qui ont acheté et vendu très rapidement sans avoir exercé ces devoirs ? Ce qui n’est pas normal, c’est de pouvoir gagner autant d’argent en si peu de temps…

Le surendettement. Phénomène qui touche les Etats, les entreprises, les ménages… Si le crédit est en soi une bonne chose, il faut savoir rester raisonnable. Or, pourquoi l’économie est-elle surendettée ? Parce que l’on veut tout avoir tout de suite, par envie, par gourmandise, par une volonté de pouvoir suscitant des désirs démesurés : si les entreprises s’endettent pour en racheter d’autres, c’est quelquefois à des fins utiles, mais parfois pas. Pourquoi ne pas admettre d’attendre, d’être « posé » dans ses envies ?

L’esprit d’entreprise.  Parlant de l’esprit d’entreprise, l’Eglise doit-elle être considérée comme inféodée au MEDEF ? Laurent Seyer rappelle que dans la Bible Dieu confie Sa création à l’homme. Non seulement  le travail est un moyen de s’épanouir, mais surtout Dieu s’efface pour confier à l’homme l’achèvement de son œuvre : nous avons donc le devoir d’exercer une activité, de faire fructifier nos talents, quitte prendre des risques : tel est le fondement de notre travail.

Délocalisations. Celles-ci provoquent ici des drames, mais elles ont aussi des aspects positifs : créer des emplois ailleurs. Actuellement on assiste à des phénomènes de re-délocalisations (par exemple d’Asie vers l’Europe de l’Est, après des transferts initiaux d’Europe de l’Ouest vers l’Asie) ; cela est à éviter : les délocalisations peuvent aider à stabiliser des populations (moins incitées à émigrer), mais il faut pour cela obliger les entreprises à s’inscrire dans la durée là où elles délocalisent.

Primauté de la personne humaine.  La doctrine de l’Eglise affirme qu’il y a primauté du travail sur le capital. Or, aujourd’hui, les profits des entreprises vont plus aux actionnaires qu’aux salariés…

L’entreprise, communauté de personnes. Telle est la définition proposée par l’encyclique Centesimus Annus. Il est parfois malaisé de donner corps à cette expression dans les grandes multinationales. Mais on voit bien l’écho que peut avoir cette notion dans le cas des fusions/acquisitions, où il faut savoir prendre en compte le devenir et la place des personnes (des personnes qui sont « parties prenantes » de la richesse de l’entreprise). 

Telles sont quelques-unes des idées d’un texte[1], qui ne doit pas être considéré comme une doctrine, mais comme une invitation à réfléchir aux situations du monde telles qu’elle sont. Et aussi comme une démarche d’espérance : si beaucoup de situations peuvent inciter au pessimisme (mondialisation, inégalités de richesses, délocalisations…) – et les évêques les connaissent bien–, ceux-ci avaient quand même la volonté d’en voir les aspects positifs (les délocalisations en ont pour ceux qui en bénéficient), et de d’y insuffler de l’espérance.

[1] Repères dans une économie mondialisée. Commission sociale des Evêques de France. Bayard. Février 2005. 7,50 €