COEUR DE LA CITE
JEUDI 25 JANVIER 2007

 

Peut-on organiser la mondialisation ?         

Le mot de  mondialisation  évoque souvent en France l’idée d’un « économisme triomphant », ce qui est perçu de façon négative. Mais alors, comment définir un  peu mieux ce moment particulier de l’histoire humaine, né vers 1980 ? Pour Philippe Chalmin, économiste et professeur à Paris Dauphine, cette mondialisation  résulte du croisement de  trois « dimensions » : celle du monde, celle « de la puce et du gène », et celle du marché. D’abord une dimension géographique : pour la première fois, « l’économie monde » couvre la planète entière. Il y a trente ans, notre planète n’était pas « une », elle avait encore son Est et son Sud, avec des barrières ; aujourd’hui, la circulation des biens – grâce au développement des transports –, des services et de l’information – qui circule en temps réel –, se fait dans un globe presque totalement intégré ; l’espace et le temps sont maîtrisés. Ensuite une dimension technologique, avec la révolution, à la fin du 20ème siècle, de la puce (les technologies de l’information et de la connaissance) et du gène (les biotechnologies) : de nouveaux secteurs économiques émergent, mais d’autres sont touchés de plein fouet, voire disparaissent ; d’où des tensions. Enfin une dimension idéologique, avec le développement de l’économie de marché ; Philippe Chalmin fait observer qu’historiquement c’est dans des contextes d’économies de marché que se sont faites les révolutions économiques : – au 18ème siècle en Angleterre, dans un contexte d’économie libérale, – à la fin du 20ème siècle en Californie ; il en est de même aujourd’hui. Ces trois « dimensions » sont complémentaires, elle forment un système cohérent, et en particulier la technologie ne progresse que parce qu’il y a liberté du marché. A cela s’ajoute une 4èmedimension, largement conséquence des trois premières : le décollage de la zone asiatique (la Chine vient de connaître 30 ans de croissance à 10% par an, ce qui est sans précédent dans l’histoire humaine), et c’est la moitié du monde qui est entrée dans un contexte de décollage économique et d’espérance. 

Cette mondialisation, comment la regarder ? D’abord de manière positive. Certains pensent qu’il faudrait se restreindre, se replier : attitude de gens riches (qui parfois se contentent de donner leur obole au moment du Carême). D’autres au contraire veulent croître dans leur qualité de vie ; le développement économique est pour eux une nécessité, et il faut se réjouir d’un croissance qui concerne une part grandissante de l’humanité. Il n’est pas vrai que nous allions « vers un mur », car l’homme sait toujours trouver des solutions. Mais la mondialisation n’est quand même pas sans critiques : car toute croissance s’accompagne de davantage d’inégalités ; c’est le cas de l’Afrique comparée au reste du monde ; le cas au sein même de la Chine où les inégalités sont devenues colossales. De plus la logique même du marché est de créer de l’instabilité – sur les marchés des matières premières, de l’énergie, des devises… –, et donc de la précarité. Enfin, les logiques de court  terme prennent le pas sur les nécessaires arbitrages en vue du long terme. D’où la nécessité de régulations pour que le marché ne soit pas la loi de la jungle. L’affaire du Probocoala, ce navire emblème des paradis fiscaux, des pavillons de complaisance et des équipages mercenaires, dont les déchets toxiques furent déversés en Côte d’Ivoire sans que personne ne soit juridiquement responsable, montre à l’évidence qu’il faut des institutions de régulation mondiale efficaces.  

Quelles institutions ? L’ONU a ses limitations. Les agences de l’ONU également : l’influence de la FAO est quasiment nulle, mis à part le programme alimentaire mondial (PAM) ; l’efficacité de l’OMS a ses limites, comme le montre l’insuccès de la lutte contre le SIDA… Il faut pourtant mettre à part l’organisation mondiale du commerce (OMC) qui a succédé au club de pays développés qu’était le GATT (dont le but était de réduire les tarifs douaniers et de lutter contre le protectionnisme) ; aujourd’hui, l’OMC regroupe 150  pays, elle est dotée – ce qui est une nouveauté – d’un tribunal d’arbitrage générateur d’une sorte de jurisprudence ; par rapport au GATT, ses compétences se sont élargies : agriculture, services, propriété intellectuelle… En 2001 a été lancé à Doha un cycle de négociations sur le développement économique, mais qui pour l’instant bloque sur diverses questions. En revanche, une nouveauté vient de ce que l’organisation du monde telle que la fait percevoir l’OMC s’est renouvelée : en particulier, face aux Grands, des pays émergents se manifestent via le « groupe des vingt » mené par le Brésil, l’Inde, la Chine…, même si le « vrai Tiers Monde » continue à être un peu oublié.  Si l’OMC répond à certaines carences du marché, il n’y a rien en revanche pour le domaine financier où demeure beaucoup de non-droits (paradis fiscaux, non régulation des bourses mondiales), ou pour l’environnement… Si le marché peut résoudre beaucoup de questions, il est aveugle et il lui faut un encadrement qui est encore insuffisant. Pour autant, Philippe Chalmin considère que le monde est exaltant : au 20ème siècle, l’espérance de vie a chez nous fortement cru, le temps de travail diminué, le PIB par tête quintuplé ; il en sera peut-être de même au 21ème siècle pour l’humanité entière, et cela doit inspirer de l’espérance même si on sait que l’on atteindra certaines limites (volume de la population mondiale, disponibilité du pétrole ...) Le risque demeure cependant de tomber dans le matérialisme : la technique ne pourra tout faire ; il faut mettre l’homme avec son génie et sa part de divin au cœur de la mondialisation – car celle-ci est une aventure humaine.