COEUR DE LA CITE
JEUDI 8 MARS 2007

Pourquoi représenter les salariés ?         

Le monde actuel est très riche – beaucoup plus que ce que pouvaient imaginer nos grands parents –, non seulement en termes d’argent, mais aussi d’infrastructures, de services publics, d’espérance de vie, de démocratie… C’est aussi un monde de compétition – mais avec beaucoup de lois sociales : le syndicalisme y a-t-il encore sa place ? Telle est la question posée par Alain Heilbrunn, ingénieur chimiste, 20 ans de militantisme syndical (CGC) et 20 ans de militantisme chrétien (MCC). Evoquant sa carrière, qui a débuté en 1972 dans les charbonnages, il dit y avoir rencontré des gens qui avaient connu, à leurs débuts dans la mine, des conditions analogues à celles que décrit Zola dans Germinal ; mais des gens qui ensuite avaient aussi connu le statut du mineur, la sécurité sociale, le droit à la formation, la représentation du personnel, de meilleures conditions d’hygiène et de sécurité dans le travail…, tous progrès, rappelle-t-il, dus surtout aux chrétiens sociaux (à la suite de Rerum Novarum) et au syndicalisme. 

Pourquoi donc, aujourd’hui, représenter les salariés ? Pour Alain Heilbrunn, le premier objectif réside dans la défense individuelle de ces salariés. Toute carrière se heurte à de multiples difficultés : fermeture de sites, dépôts de bilan, mises en concurrence sur les postes de travail… ; sans oublier les difficultés d’origine personnelle (maladies, fautes, drames familiaux…). D’où, à titre personnel, de l’angoisse (et cela peut être vrai jusqu’au plus haut de la hiérarchie) ; et d’où une posture difficile, un déséquilibre dans le dialogue qu’il faut avoir avec son employeur. Les délégués du personnel (ou syndicaux), qui ne sont pas menacés car protégés par la loi, sont là pour aider. Pour un chrétien, il y a ainsi obligation à s’intéresser au syndicalisme car, si on veut que le milieu de travail soit juste, il faut bien que soient mis en place des mécanismes de protection des salariés prévus par la loi. Il est curieux que, dans les entreprises, les extincteurs, soient obligatoires, et aussi les issues de secours, mais pas la représentation syndicale !  

Plus généralement, vis-à-vis de leurs collaborateurs en difficulté au sein de structures qui changent souvent et dans lesquelles on se retrouve parfois difficilement, les cadres, en particulier ceux qui sont « au contact », doivent être prêts à assumer leurs responsabilités : accueillir et écouter ces collaborateurs ; mais aussi avoir le courage de « dire les choses ».
 

Le second rôle du syndicalisme est de faire évoluer les structures de la société. Evoquant d’abord la mondialisation, Alain Heilbrunn en souligne les aspects positifs : c’est une bonne nouvelle que tout le monde (sauf l’Afrique) ait dorénavant accès à l’énergie et aux matières premières ; que l’émulation (notion chrétienne) donne à chacun de pouvoir contribuer à la construction du monde ; … Mais la mondialisation se traduit aussi par une demande croissante de produits étrangers (via les grandes surfaces et les centrales d’achats, mais c’est bien nous qui sommes in fine responsables), avec la conséquence de pertes d’emplois ; et ceux qui profiteront de cette mutation des emplois, ce ne sont pas les travailleurs de masse, ni même ceux qui sont dans les services de proximité, mais ceux qu’Alain Heilbrunn, citant Robert Reich, appelle les « manipulateurs de symboles », ceux qui ont une valeur ajoutée personnelle (créateurs d’entreprises, sportifs, avocats…) qu’ils peuvent monnayer à leur avantage, avec le risque de créer un monde inégalitaire.

Face à cette mondialisation et à la situation économique et sociale, la France n’a pas le moral : taux de chômage élevé, tissu industriel en évolution, restructurations que l’on comprend mal. Même si c’est nous qui décidons « d’acheter des voitures japonaises », il y a quand même nécessité d’accompagner les évolutions ; les politiques n’y suffisent pas, n’osent pas remettre en cause les 35 heures, la retraite à 60 ans…, et les partenaires sociaux doivent s’y mettre. C’est de leur dialogue que sont sortis l’UNEDIC, la formation professionnelle…, qui permettent de garantir la dignité de l’homme face au risque de sa « marchandisation ». C’est en quelque sorte le « devoir de s’asseoir » au niveau de l’économie du pays.

Mais, si les structures patronales ont progressé dans le sens d’une meilleure ouverture au dialogue, les syndicats, eux, restent faibles (le taux de syndicalisation est de 7%). Or plus un syndicat est fragile, plus il a tendance à se cramponner sur les avantages acquis. Il est donc nécessaire de redonner du poids aux syndicats pour leur permettre de jouer leur rôle dans les évolutions de la société.

Evoquant l’encyclique Dieu est amour de Benoît XVI, Alain Heilbrunn regrette qu’elle traite surtout de l’engagement caritatif, et peu du rôle des laïcs pour créer une société juste, en particulier dans le monde du travail. Pour que le monde soit juste, il faut que les salariés soient représentés. Mais d’autres encycliques explicitent très bien cette responsabilité de chrétiens engagés dans l’économie.