DISCOURS

PRONONCÉ le Décadi 30 Frimaire,
(20 décembre 1793)
à Versailles, pour l'inauguration
du Temple de la Raison,
par le citoyen Ch. DELACROIX,
Représentant du Peuple, député
dans le Département de Seine et Oise.


........CITOYENS,

........Il est bien doux, pour un sincère ami des hommes, de voir, après tant de siècles d'erreurs et de crimes, commencer le règne de la raison et de la vertu. Trop longtemps la superstition les réunit dans cette enceinte, pour les égarer et les corrompre ; trop long temps elle abusa de la force qu'elle tenoit de leur foiblesse, pour leur cacher leurs droits, pour les accabler sous la double tyrannie, et de l'autel et du trône. Est-il une seule vérité que son souffle impur n'ait flétrie, que n'ait altérée l'éloquence mensongère des prêtres ? La nature nous crioit ; vous êtes frères, vous êtes foibles, aimez-vous, soutenez-vous les uns les autres ; et le prêtre, abusant du prestige sacré dont il avoit su s'environner : tu n'as de frères, disoit-il, que ceux qui pensent comme moi et par moi : tu ne dois que ta haine à ceux qui oient penser par eux-mêmes. La nature nous disoit : pour votre bonheur, sachez restreindre vos besoins ; usez, n'abusez pas. Aux yeux des prêtres, toute jouissance étoit un crime, et l'homme ne pouvoit plaire au Dieu phantastique qu'ils annonçoient, qu'en abjurant les sentimens les plus doux, en mortifiant ses sens, en tourmentant sa foible existence. L'idée morale, utile et grande d'un Dieu vengeur du crime, rémunérateur de la vertu, s'altère dans la bouche sacrilège du prêtre ; il en fait un être jaloux, haineux, qui punit par des supplices éternels, quelques instants de foiblesse ou d'erreur.
....Liberté, Liberté sainte, grâces te soyent rendues : toi seule pouvois débarrasser la vérité des langes dont l'enveloppèrent jusqu'à ce jour les Mystagogues de toutes les sectes. La Constitution de 89 nous laissoit un roi, elle dût nous laisser des prêtres ; elle dût consacrer l'erreur avec la tyrannie. Aujourd'hui les rois ont vécu, la Liberté s'appuie sur l'Egalité, l'ère de la Raison commence.
....Elle n'est pas moins importante que la première, cette Révolution morale que nous avons vu commencer, que nous voyons marcher d'un pas rapide. L'homme peut-il se regarder comme libre, lorsque son opinion dépend de l'opinion d'autrui ; amans de la Liberté, ennemis des erreurs de toute espèce, réunissons-nous tous pour écraser le fanatisme, pour tirer la vérité du cachot obscur où la superstition la tient captive depuis tant de siècles, pour lui rendre cette beauté simple, cette pureté native qui doit lui gagner tous les cœurs.
....Citoyens de cette grande Commune, vous ne vous êtes point laissés devancer dans la carrière de la Liberté ; vous marcherez d'un pas égal avec tous vos frères dans celle de la vérité. Ce temple qu'éleva un roi orgueilleux et bigot, dédié pendant longtemps à la mère de Dieu, car, pour vos prêtres, l'Eternel avoit une mère, est enfin devenu le Temple de la Raison. Ses voûtes ne seront plus frappées de discours mensongers, de chants barbares, d'hymnes judaïques faites pour consacrer l'esclavage : vous vous y réunirez pour chanter la Liberté, votre divinité chérie ; pour payer un juste tribut d'éloges à ses premiers Martyrs ; pour vous éclairer sur vos droits, sur vos devoirs ; pour combattre la superstition ; pour instruire ceux de vos Concitoyens qui n'ont point encore brisé ces chaînes honteuses ; pour ranimer dans vos cœurs l'amour de l'Egalité, l'horreur de toutes les espèces de la tyrannie.
....Comparez la fête auguste qui nous rassemble, à celles dont vous fûtes longtems les tristes témoins, et quelquefois les victimes. Que vous présentoient celles auxquelles daignoit vous admettre une Cour corrompue ? quelques cérémonies ridicules, célébrées par des prêtres ; une musique bruyante, mais sans idées ; des danses sans objet, exécutées par de vils histrions, par des prostituées, et propres tout au plus à réveiller la crapuleuse débauche, car la volupté n'étoit point faite pour ces âmes flétries ; des festins somptueux, d'où l'ennui sut toujours chasser et l'appétit et la gaîté ; des scènes théâtrales, qui présentoient l'humanité rampante aux pieds de ses tyrans ; des feux éclatans, mais qui ne causoient qu'une vaine surprise, qui souvent devinrent funestes, et à l'Artiste qui les dirigeoit, et au Peuple qui, pour les voir, se pressoit au tour de ces maîtres hautains qu'il croyoit adorer. Ici, il n'est aucun objet qui ne présente une idée utile, qui n'inspire un sentiment vertueux : la poésie s'allie à la musique, pour exciter dans vos cœurs le dévouement à la Patrie ; vous ne voyez autour de vous, que des Citoyens, que des Frères ; ceux mêmes que le Peuple rendit pour quelques tems les dépositaires de son pouvoir, n'y paroissent que pour rendre hommage à l'Egalité. Si vous y voyez une couronne, c'est le chêne que la reconnoissance a tressé pour les vertus civiques ; un trône, c'est celui de la Raison et de la Liberté, qui se prêtent un mutuel appui, et serrent les nœuds d'une éternelle alliance ; ici, la mère de famille offre à la République, l'enfant qu'elle allaite pour elle ; là, le vieillard, accompagné du fils qui doit le remplacer, vient jouir du tribut de respect et d'honneur que paye une Nation libre à la vieillesse et aux vertus. Loin de nous, monumens ridicules d'un honteux fanatisme ; loin de nous, pontifes trompeurs trop longtemps révérés ; loin de nous la pensée sacrilège, de placer un homme, souvent perdu de vices, entre l'homme et son auteur, Cette inscription simple, à l'Eternel, me rappelle la religion de la nature. Eh bien ! libre du joug des prêtres, je ne craindrai point de m'adresser à lui : " Être ineffable, Être inconnu, que je suis forcé d'admettre pour me rendre raison de tout ce qui m'entoure, pour explique ma propre existence, reçois le pur hommage de tes enfants, souris à la gaîté franche, aux sentiments fraternels qui les unissent. Ils ne sont plus corrompus par l'esclavage, ils sont dignes de toi. Ton doigt puissant est marqué dans tous les évènemens de notre sainte Révolution ; achève ton ouvrage, détruis la superstition qui trop longtemps te fit méconnoître et déshonora l'humanité ; affermis à jamais le trône de la Raison, et qu'il soit la base inébranlable du trône de la Liberté. Tu nous fis tous égaux, ne souffre pas qu'un seul homme puisse élever sa tête altière, au-dessus de ses semblables. Fiers des sentimens énergiques que tu leur inspiras, les Français sauront écraser les despotes, montrer à nud les prêtres imposteurs, démasquer tous les traîtres, établir le règne de la Loi ; ils feront retentir jusqu'aux cieux, où notre imagination se plait à te placer, cet élan de leur cœur, ce cri sacré et mille fois répété : Vive la République. "

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