HISTOIRE DE LA FOI CHRETIENNE
JEUDI 21 OCTOBRE 2004

 

Texte 1

ERASME
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Deux extraits du "Manuel du soldat chrétien" (Enchiridion militis christianini) - 1504  

Critique du culte des saints : dévotion ou superstition ?

Il y en a qui honorent certains saints par de certaines cérémonies particulières. Tel courtise Christophe chaque jour, et cela non sans avoir contemplé son image. A quoi enfin vise-t-il ? Evidemment à se convaincre lui-même que, ce jour-là, il sera protégé contre la malemort (mort cruelle). Tel autre se prosterne devant un certain Roch. Pourquoi ? Parce qu'il se figure que Roch éloigne du corps la peste. Tel autre susurre certaines prières déterminées à Barbe ou à Georges pour ne pas tomber aux mains de l'ennemi. Tel autre jeûne en l'honneur d'Apollonia, pour ne pas avoir mal aux dents. Tel autre va visiter les statues de Job, pour échapper à la gale. Certains dans leur gain réservent une portion fixe pour les pauvres de peur que tout leur avoir ne sombre en un naufrage. On allume un cierge à Hiéron pour retrouver un objet perdu. Bref d'après ces exemples, autant nous avons sujet de craindre ou de désirer, autant nous nous donnons de saints pour chefs. Que dis-je, ces saints aussi diffèrent, selon que diffèrent les peuples : le poids qu'a Hiéron chez nous, c'est Paul qui l'a chez les Français, et Jacques ou Jean n'ont pas partout la même puissance qu'ils ont en tel ou tel lieu. Or si ces dévotions ne sont pas détournées de la considération des avantages ou désavantages corporels pour être rapportées au Christ, elles sont si peu chrétiennes qu'elles ne diffèrent pas grandement de la superstition de ceux qui autrefois vouaient à Hercule le dixième de leurs biens pour devenir riches, ou un coq à Esculape, pour guérir, ou sacrifiaient un taureau à Neptune, pour avoir une heureuse traversée. Les noms sans doute ont changé, le but, pour les uns et pour les autres, est resté le même.  

"La chair ne sert de rien, c'est l'esprit qui vivifie" (Jn 6, 63)

Peut-être célèbres-tu chaque jour le sacrifice de la messe : pourtant tu vis pour toi-même et les malheurs de ton prochain ne te touchent pas. Tu es encore dans la "chair" du sacrement. Mais si quand tu sacrifies, tu mets tes soins à ce que se réalise cette manducation, estime alors que tu ne fais qu'un même esprit avec l'Esprit du Christ, un même corps avec le corps du Christ, que tu es un membre vivant de l'Eglise. Si tu n'aimes rien si ce n'est dans le Christ, si tu tiens tous tes biens comme communs à tous, si les malheurs de tous sont pour toi un sujet de douleur comme s'ils étaient les tiens, alors seulement tu sacrifies avec grand fruit, évidemment parce que tu sacrifies spirituellement. Si tu sens que de quelques manières tu es transformé dans le Christ et que désormais tu vis de moins en moins pour toi-même, rends grâce à l'esprit qui seul vivifie. Beaucoup ont coutume de compter le nombre de messes auxquelles ils ont assisté chaque jour, et, se fondant sur cela comme sur la chose la plus importante, une fois sortis de l'église, comme s'ils ne devaient désormais plus rien au Christ, retournent à leur manière habituelle de vivre. ( ... ) Tu es baptisé : ne vas pas te figurer aussitôt que tu es chrétien. Ton âme entière ne respire encore que le monde : à l'extérieur tu es chrétien ; au dedans, plus païen qu'un païen. Pourquoi cela ? Parce que tu n'as en main que le corps du sacrement, l'esprit est absent. Ton corps a été lavé : quelle importance, aussi longtemps que l'âme reste souillée.? ....Tu vénères les saints, tu te réjouis de toucher leurs reliques : mais tu méprises ce qu'ils ont laissé de meilleur comme relique, l'exemple d'une vie pure. Nul acte de culte n'est plus agréable à Marie que si tu imites l'humilité de Marie. (...) Tu veux t'attirer la faveur de 

Pierre ou Paul ? Imite la foi de l'un, la charité de l'autre, et tu auras plus fait que si tu courais dix fois d'église en église à travers Rome. 

( ... ) Et quand Paul, qui partout, comme j'ai dit, recommande la charité, écrit aux Corinthiens, il met la charité et avant les miracles et avant les prophéties et avant la langue des anges.

Et ne va pas me dire, toi aussi que la charité consiste à fréquenter les églises, à se prosterner devant les statues des saints, allumer des cierges, recommencer à l'infini un certain nombre de prières. Dieu n'a rien besoin de ces pratiques. Ce que Paul nomme "charité", c'est d'édifier son prochain, de les tenir tous pour membres d'un même corps, de les regarder tous comme un seul dans le Christ, de te réjouir dans le Seigneur du bonheur des autres comme du tien propre, de rémédier à leurs malheurs comme si c'était tes malheurs.

( ... ) Mais il ya longtemps que j'entends ce que veulent me répondre certaines gens un peu plus réfléchis : "Il faut être vigilant dans les plus petites choses, de peur que peu à peu il y ait glissement vers de plus grand vices." J'entend et j'approuve. Mais c'est avec bien plus de soin encore qu'il te faut veiller à ne pas rester si bien attaché aux petites choses que tu sois privé à fond des très grandes. Dans le premier cas le péril est plus manifeste ; dans le second il est plus grave. Fuis donc Scylla de telle manière que tu ne tombes pas en Charybde. Accomplir les petites choses est salutaire, mettre en elles sa confiance est pernicieux. Paul ne t'interdit pas d'user des "éléments", mais il ne veut pas que soit asservi aux "éléments" celui qui est libre dans le Christ. (...) Peut-être sans ces pratiques ne seras-tu pas pieux, mais ce ne sont pas elles qui te rendent pieux.

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Lettre à Carondelet, 5 janvier 1523 (extrait)

(...) L'essence de notre religion, c'est paix et concorde : ce qu'on ne peut aisément maintenir qu'à la condition de ne définir qu'un tout petit nombre de points dogmatiques et de laisser à chacun la liberté de se former son propre jugement sur la plupart des problèmes. ( ... ) La vraie science théologique consiste à ne rien définir qui ne soit indiqué dans les Ecritures. Et ces indications mêmes, il convient de les dispenser simplement et de bonne foi. On en appelle aujourd'hui au concile oecuménique pour décider de beaucoup de problèmes ; mais on ferait mieux de les renvoyer au jour où nous verrons Dieu face à face (...) Jadis la foi consistait plutôt dans la vie que dans la profession des articles de foi. Peu à peu il devint nécessaire d'imposer des dogmes ; mais ils étaient peu nombreux et d'une simplicité toute apostolique. Dans la suite, à cause de la déloyauté des hérétiques, on soumit l'Ecriture à une investigation plus rigoureuse. L'obstination des hétérodoxes contraignit l'Eglise à définir quelques dogmes dans ses conciles. Enfin le symbole de foi commença d'être plutôt dans les écrits que dans les coeurs. Il y eut presque autant de (type de ) fois que d'homme. Les articles s'accrurent; la sincérité décrut. La doctrine du Christ qui, au début, répudiait toute logomachie (querelle de mots), demanda protection aux écoles de philosophes : ce fut le premier pas dans le déclin de l'Eglise. Puis les richesses augmentèrent ; la violence  s'en mêla . L'intrusion de l'autorité impériale dans les affaires ecclésiastiques nuisit à la sincérité de la foi. La religion devint une pure argumentation sophistique. Et l'Eglise fut inondée d'une myriade d'articles. De là on passa à la terreur et aux menaces ( ... ) Par la force et la peur, nous essayons de faire croire aux hommes ce qu'ils ne croient pas, de leur faire aimer ce qu'ils n'aiment pas, de les forcer à comprendre ce qu'ils ne comprennent pas. La contrainte ne peut s'unir à la sincérité ; et le Christ n'accepte que le don volontaire de nos âmes.