HISTOIRE DE LA FOI CHRETIENNE
JEUDI 18 NOVEMBRE 2004

 

Texte 4

SAINT VINCENT DE PAUL (1581-1560)
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Un exemple d'ignorance du clergé français au début du XVIIème

Dans une causerie familière, le 25 janvier 1655, M. Vincent racontait à ses confrères la mission de Folleville qui avait eu lieu quarante ans auparavant. Voici, à propos de la confession, un exemple de l'état d'ignorance qui pouvait être celle du clergé au début du XVIIème siècle :  

... Or le fait est que feu ma dite dame se confessant un jour à son curé, elle fit attention qu'il ne lui donnait point l'absolution ; il marmottait quelque chose entre ses dents et fit ainsi encore d'autre fois qu'elle se confessa à lui ; ce qui la mit un peu en peine ; de sorte qu'elle pria un jour un religieux qui l'alla voir de lui bailler par écrit la forme de l'absolution, ce qu'il fit. Et cette bonne dame retournant à confesse, pria le dit sieur curé de prononcer sur elle les paroles de l'absolution contenues en ce papier, ce qu'il fit. Et elle continua de le faire ainsi les autres fois suivantes qu'elle se confessa à lui, lui donnant son papier, pour ce qu'il ne savait pas les paroles qu'il fallait prononcer tant il était ignorant. Et me l'ayant dit, je pris garde et je fis plus particulièrement attention à ceux à qui je me confessais, et trouvai qu'en effet cela était vrai et que quelques-uns ne savaient pas les paroles de l'absolution.   

Le désordre dans la célébration de la messe et la nécessité de la réforme de Trente

En 1659, dans une conférence à ses confrères, M. Vincent évoque le désordre qui sévissait dans la célébration de la messe et, par suite, la nécessité  de la réforme unificatrice instituée à l'issue du concile de Trente.

Oh ! Si vous aviez vu, je ne veux pas dire la laideur, mais la diversité des cérémonies de la messe, il y a quarante ans, elles vous auraient fait honte. Il me semble qu'il n'y avait rien de plus laid au monde que les diverses manières dont on la célébrait : aucuns commençaient la messe par le Pater noster ; d'autres prenaient la chasuble entre leurs mains et disaient l'Introibo, et puis ils mettaient sur eux cette chasuble. J'étais une fois à Saint-Germain-en-Laye, où je remarquais sept ou huit prêtres qui dirent tous la messe différemment : l'un faisait d'une façon, l'autre d'une autre; c'est une variété digne de larmes. Or sus, Dieu soit béni de ce qu'il plaît à sa divine bonté remédier peu à peu à ce grand désordre. Il n'est pas tout ôté[1], car hélas ! combien paraît-il encore de différence dans la célébration des saints mystères.  

Les débuts de la Mission

A la fin de sa vie, M. Vincent se trouvait à la tête d'une nombreuse congrégation de la Mission, déjà répandue bien au-delà de la France ; dans la conférence du 17 mai 1658, M. Vincent racontait les débuts de la Mission :

"(Mme de Gondi) voulut entretenir des prêtres pour continuer des missions et nous fit avoir à cet effet le collège des Bons-Enfants, où nous nous retirâmes, M. Portail et moi, et prîmes avec nous un bon prêtre, à qui nous donnions cinquante écus par an. Nous nous en allions ainsi tous trois prêcher et faire la mission de village en village. En partant, nous donnions la clef à quelqu'un des voisins, ou nous-mêmes nous les priions d'aller coucher la nuit dans la maison. Cependant, je n'avais pour tout qu'une seule prédication, que je tournais en mille façons : c'était la crainte de Dieu. Voilà ce que nous faisions, nous autres, et Dieu cependant faisait ce qu'il avait prévu de toute éternité. Il donna quelques bénédictions à nos travaux, ce que voyant, de bons ecclésiastiques se  joignirent à nous et demandèrent à être avec nous.

Ô Sauveur ! ô Sauveur ! qui eût jamais pensé que cela en fut venu en l'état auquel il est maintenant? Qui m'eût dit cela alors, j'aurai cru qu'il se serait moqué de moi, et néanmoins c'était par là que Dieu voulait donner commencement à ce que vous voyez." 

Les Filles de la Charité

Les Filles de la Charité ne furent pas des religieuses au sens où on l'entendait alors. Pour éviter ce qui était arrivé aux ursulines et aux visitandines à qui on avait imposé la clôture, contrairement à l'esprit de leur fondateur,

M. Vincent se contenta de créer une confrérie - la "Confrérie des servantes des pauvres" -  qui devaient être vêtues comme les femmes du peuple :

"Elles auront pour monastère les maisons des malades et celle où reste la supérieure. Pour cellule, une chambre de louage. Pour chapelle, l'église paroissiale. Pour cloître, les rues des villes. Pour clôture, l'obeissance. Pour grille, la crainte de Dieu. Pour voile, la sainte modestie. Pour profession, la confiance continuelle dans la Providence, l'offrande de tout ce qu'elles sont". 

Toute notre oeuvre est dans l'action

Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages. Car, bien souvent, tant d'actes d'amour de Dieu, de complaisance, de bienveillance et autres semblables affections et pratiques intérieures d'un coeur tendre, quoique très bonnes et très désirables, sont néanmoins très suspectes quand on n’en vient point à la pratique de l'amour effectif. En cela, dit Notre-Seigneur, mon Père est glorifié, que vous rapportiez beaucoup de fruits.

Et c'est à quoi nous devons bien prendre garde, car il y en a plusieurs qui, pour avoir l'extérieur bien composé et l'intérieur rempli de grands sentiments de Dieu, s'arrêtent à cela et quand ce vient au fait et qu'ils se trouvent dans les occasions d'agir, ils demeurent court. Ils se flattent de leur imagination échauffée, ils se contentent des doux entretiens qu'ils ont avec Dieu dans l'oraison, ils en parlent même comme des anges, mais au sortir de là, est-il question de travailler pour Dieu, de souffrir, de se mortifier, d'instruire les pauvres, d'aller chercher la brebis égarée, d'aimer qu'il leur manque quelque chose, d'agréer les maladies ou quelques autres disgrâces, hélas! il n'y a plus personne, le courage leur manque. Non ! Non ! Ne nous trompons pas :"totum opus nostrum in operatione consistit" ("toute notre oeuvre est dans l'action".) 

Le type de formation des prêtres que préfère M. Vincent

( ... ) Voilà en Paris quatre maisons qui font la même chose : l'Oratoire, Saint-Sulpice, Saint Nicolas-du-Chardonnet et la gueuserie des Bons-Enfants[2].

Ceux de Saint-Sulpice tendent et font tout viser à déterrer les esprits, les dégager des affections de la terre, les porter aux grandes lumières, sentiments relevés ; et nous voyons que tous ceux qui y ont passé tiennent beaucoup de cela ; et en plusieurs cela diminue et augmente, et je ne sais s'ils font de scholastique.

Ceux de Saint-Nicolas n'élèvent pas tant, mais tendent au travail de la vigne, à faire des hommes laborieux dans les fonctions ecclésiastiques, et pour cela tiennent : 1° toujours dans la pratique ; 2° toujours bas, balayer, laver les cuillers, écurer, etc., bas et ils en ont le moyen, pour ce que la plupart y sont gratis, et ainsi autant qu'ils font bien.

L'Oratoire, laissons-le là et n'en parlons point.

De toutes ces quatre maisons, celle qui réussit mieux sans contredit, c'est Saint-Nicolas, où sont autant de petits soleils partout ; et oncques (jamais) je n'ai vu s'en plaindre, mais partout édification.

Voilà donc le plus utile et nous y devons tendre et à tout le moins tâcher de les imiter. Vous savez qu'ils ne firent jamais de scolastique, mais seulement morale et conférence de pratique, et ainsi je penche beaucoup à ce qu'il plaise à Dieu nous faire la grâce de les suivre.
 

[1] Nous sommes en 1659, près d'un siècle après la réforme du Missel. Il a fallu beaucoup de temps pour que la "réception" du Concile de Trente devienne effective.


[2] Au début, la "gueuserie" (chose de peu de prix) de M.Vincent était installée au collège des Bons-Enfants, proche de la porte Sainte-Victor,  qui lui avait été donné en 1625 pour fonder la "Congrégation de la Mission" avec l'aide financière des Gondi.