HISTOIRE DE LA FOI CHRETIENNE
JEUDI 3 DECEMBRE 2004

 

Texte 1

QUELQUES TEXTES SUR LES MISSIONS

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Une chapelle "missionnaire"

Dans l'empire turc, les missionnaires utilisent les pompes extérieures du culte chrétien pour susciter la curiosité, comme le raconte le capucin Pacifique de Provins (1588-1648) qui s'illustra surtout au Moyen-Orient dans les années 1620, et qui ira aux Antilles vers 1645. Voici comment Pacifique de Provins raconte l'utilisation d'une petite chapelle que le pacha de Bagdad lui permit d'établir à l'usage exclusif des catholiques.

(Cette chapelle) fut en évidence de tous les Turcs et Gentils qui habitent dans ladite ville (...) je croy qu'il ne resta homme ni enfant dans la ville qui ne vint visiter cette chapelle, pour voir le portrait de Jésus, devant lequel j'en ai vu pleurer à chaudes larmes, et des gentils Indiens (sic) se prosterner le visage en terre, adorer ce saint visage. D'autres nous priaient de les instruire de la vie et miracles de cet homme qu'ils appelaient divins. D'autres voyant notre missel qui était sur l'autel soutenu de beaux coussinets de soie et regardant dans les beaux ornements dont nous nous revestions pour lire les evangiles et autres paroles divines qui sont dedans ce livre, nous priaient de leur en donner aucunes par escrit, pour porter sur eux avec respect et pour les guarantir des mauvaises rencontres. En somme nous ne pouvions satisfaire à toutes les demandes qui nous estaient faites sur notre foy, nous estonnans seulement comment il ne s'esmouvait quelque sédition sur cette liberté que nous prenions. 

L'attrait de la mission : supplique pour partir aux Indes (Indipetae)

A l'intérieur de l'ordre jésuite notamment, le départ pour la mission revêt un attrait considérable. On possède 14 067 suppliques d'aspirants jésuites envoyées au général de leur Compagnie pour lui demamder de les envoyer en mission - où que ce soit, ces aspirants n'ayant le plus souvent pas la moindre idée des pays vers lesquels ils pourraient être envoyés. Voici la supplique d'un jésuite périgourdin qui écrit en 1615 au général de la société de Jésus :

Il y a plusieurs années, que j'ay eu désir en mon âme, d'estre envoié aux Indes quoique je n'eusse osé le témoigner, et moins le demander m'en voyant si incapable et dépourvu des vertus à ce requises, enfin à l'ouverture de la mission du Canada et celle de Turquie j'avais conceu quelque espérance d'y avoir ma part, comme je l'avais proposé et demandé aux supérieurs, ce que je n'ay pu obtenir ; dpuis j'ay sceu ceste présente année que le R P Nicolas Trigaut, s'en devant retourner  après la congrégation génerale aux Indes aménerait volontiers avec soy quelque coadjuteur françois , cela m' a donné quelque espérance et m'en a accru le désir .... 

Lettre de saint Vincent de Paul à M. Nacquart

Sollicité  pour  envoyer  de s prêtres  de la  Mission   ( lazaristes )  à  Madagascar  ( Fort-Dauphin au nord de l'île) ,

M. Vincent fit le choix de M. Nacquart et de M. Gondée, ce dernier mourut au bout de peu de temp. M. Nacquart, qui semble avoir été une force de la nature, apprit la langue malgache, rédigea un catéchisme simple pour le peuple. A noter que ce type de mission est placé sous l'autorité de la récente Congrégation de la Propagation de la Foi. Les lazaristes étaient considérés comme des séculiers et non comme appartenant à un ordre du type des jésuites ou des capucins. Voici les instructions que Vincent de Paul donne à M. Nacquart à son départ

M. le nonce, de l'autorité de la Sacrée Congrégation de la Propagation de la Foi, de laquelle Notre Saint-Père le Pape est chef, a choisi la Compagnie pour aller servir Dieu dans l'Ile Saint-Laurent, autrement dite Madagascar ; et la Compagnie a jeté les yeux sur vous comme sur la meilleure hostie qu'elle ait, pour en faire hommage à notre souverain Créateur, pour lui rendre ce service, avec un autre bon prêtre de la Compagnie.

Après des considérations sur les vertus, en particulier l'humilité,  nécessaires à cette mission, Vincent poursuit :

Cette île (est) sous le Capricorne. Elle a 400 lieues de long et environ 160 de large. Il y a des pauvres gens dans l'ignorance d'un Dieu, que l'on trouve pourtant fort simples, bons esprits et fort adroits. Pour y aller on passe la ligne de l'Equateur. Ceux qui ont la direction de cette île sont des marchands de Paris, qui sont comme les rois du pays.

Quand vous serez arrivé en cette île, vous aurez à vous régler selon que vous pourrez. Le capital de votre étude, après avoir travaillé à vivre parmi ceux que vous devez conserver en odeur de  suavité et de bon exemple, sera de faire concevoir à ces pauvres gens, nés dans les ténèbres de l'ignorance de leur créateur, les vérités de notre foi, non par des raisons subtiles de la théologie, mais par des raisonnements pris de la nature ; car il faut commencer par là, tâchant de leur faire connaître que vous ne faites que développer en eux les marques que Dieu leur a laissées de soi-même, que la corruption de la nature, depuis longtemps habituée au mal, leur avait effacées. Je voudrais leur faire voir les infirmités de la nature humaine par les désordres qu'eux-mêmes condamnent ; car ils ont des lois, des rois et des châtiments.

Nous avons ici un jeune homme de ce pays-là d'environ 20 ans, que Mgr le Nonce doit baptiser aujourd'hui. Je me sers d'images pour l'instruire, et il me semble que cela lui sert pour lui lier l'imagination.

                                                  Vincent de Paul, Oeuvres, III, 284 (Coste)  

LA MISSION ESPAGNOLE EN AMERIQUE

 Le Requerimiento vu par Montaigne

La découverte des "Indiens" posa à l'Occident de multiples questions, dont la littérature porte trace. On sait l'intérêt que lui porta  Montaigne qui se rendit à Rouen pour voir des Indiens (Cf. Essais, livre I, Ch; XXXI, Des cannibales). Au-delà des protestations de Montesino, de l'enseignement de Vitoria, des actions et publications de Las Casas, les exactions des conquistadors ont été bientôt connues et de plus la propagande anti-espagnole des Pays-Bas et de l'Angleterre s'en est emparée. Ces méthodes (le requerimiento) et les exactions ont laissé une trace durable dans l'imaginaire. Voici comment Montaigne décrit assez exactement la méthode du Requerimiento :

En costoyant la mer en quête de leurs mines, aucuns espagnols prirent terre en une contrée fertile et plaisante, fort habitée, et firent à ce peuple leur remontrance acoutumée : "Qu'ils étaient gens paisibles, venans de lointains voyages, envoyez de la part du Roy de Castille, le plus grand prince de la terre habitable, auquel le Pape, représentant Dieu en terre, avait donné la principauté de toutes les Indes[1] ; que, s'ils voulaient luy estre tributaires, ils seraient très bénignement traictez; leur demandait de des vivres pour leur nourriture et de l'or pour les besoins de quelque medecine ; leur remontroient au demeurant la creance d'un seul Dieu et la verité de notre religion, laquelle ils leur conseilloient d'accepter, y adjoutans quelques menaces."

Après la réponse des admonestés, Montaigne donne quelques exemples célèbres en son temps d'exaction à l'encontre du roi du Pérou ou du roi de Mexico.  

Le sermon de Montesinos, dominicain (1511)

Le dernier Dimanche de l'Avent 1511, dans une église de Saint-Domingue, le dominicain Antonio de Montesinos prononça un sermon dont le retentissement fut immense. Le lendemain, le vice-roi, Diego Colomb (fils de Christophe), et les autorités de l'île espagnole vinrent se plaindre. Il leur fut répondu par les dominicains : "Il n'a dit que ce que nous considérons comme la vérité évangélique et comme le salut tant des Espagnols que des Indiens. " De ce conflit naîtront en 1512 les Lois de Burgos (maintien de l'encomienda, mais lois censées protéger

les Indiens et les instruire dans la foi). 

"(..) Vous êtes tous en état de péché mortel, vous vivez et vous mourrez dans cet état en raison de  la cruauté et de la tyrannie dont vous faites preuve à l'égard de ces peuples innocents. Dites, de quel droit et en vertu de quelle justice tenez-vous ces Indiens dans une si cruelle et horrible servitude ? Qui pouvait vous autoriser à faire toutes ces guerres détestables à des gens qui vivaient tranquillement et pacifiquement dans leur pays, et à les exterminer en nombre si infini, par des meurtres et des carnages inouïs ? Comment pouvez-vous les opprimer et les épuiser ainsi, sans leur donner à manger ni soigner les maladies auxquelles les exposent mortellement les tâches excessives que vous exigez d'eux, et encore serait-il plus juste de dire que vous les tuez pour extraire votre or quotidien ? Et quel souci prenez-vous d'assurer leur conversion ? (...) Ces gens-là ne sont-ils pas des hommes, n'ont-ils pas une âme, une raison ? N'êtes-vous pas obligés de les aimer comme vous-mêmes ?  

La controverse de Valladolid (1550)

Devant des théologiens réunis à Valladolid en août 1550, le docteur Sepulveda justifiait l'emploi de la force contre les Indiens dans l'intérêt même de l'évangélisation. Les quatre raisons qu'il invoquait témoignent de la mentalité de colons qui se disaient chrétiens. C'est contre cette mentalité répandue que Las Casas, évêque de Chiaps que les colons avaient contraint à partir, ne cessa de se battre auprès des autorités et de publier. Le théologien Domingo de Soto résuma les débats de cette controverse dans un sommaire dont voici un extrait :

Le sujet sur lequel Vos Seigneuries ont été appelées à discuter se rapporte d'une manière générale, à la façon dont notre sainte foi catholique doit être prêchée et annoncée à ce nouveau monde que Dieu nous a découvert : comment la rendre le plus possible conforme à son saint service ? Quelle manière adopter pour que Sa Majesté l'empereur[2] conserve son autorité sur ces nations en toute bonne conscience, conformément à la bulle du Pape Alexandre ?

Les deux seigneurs qui ont parlé devant vous n'ont pas abordé cette question de façon aussi générale, mais ont traité et discuté en particulier le point suivant : est-il licite à sa Majesté de faire la guerre à ces Indiens avant de leur prêcher la foi, de les soumettre à son empire afin qu'une fois soumis on puisse leur enseigner plus facilement la doctrine évangélique ? Le docteur Sepulveda affirme qu'une telle guerre est non seulement licite mais recommandable. Le seigneur évêque (Las Casas) répond que non seulement la guerre n'est pas recommandable, mais qu'elle est illicite, inique et contraire à notre sainte religion.

(...) le docteur Sepulveda appuie brièvement son affirmation sur quatre raisons :

1° La gravité des délits des Indiens, principalement leur idolâtrie et leur péché contre nature.

2° La grossièreté de leur intelligence qui en fait une nation "servile" et barbare, destinée à être placée sous l'obédience d'hommes plus évolués comme le sont les Espagnols .

3° Les besoins mêmes de la foi, car leur sujétion rendra plus facile et expédiente la prédication qui leur sera faite.

4° Les maux qu'ils s'infligent les uns aux autres, tuant des hommes pour les offrir en sacrifice ou pour les manger.

Le docteur Sepulveda appuyait son argumentation sur une interprétation de certains passages de l'Ecriture ( Dt 12, Lv 26).   Parmi les arguments bibliques invoqués par Sepulveda figurait inévitablement le texte de Luc 14,23 détaché du contexte de la parabole des invités à la noce  où il figure et souvent allégué pour justifier la conversion par la contrainte. Voici, rapporté dans le Sumario de Soto, comment répliqua Las Casas :

A ce qu'avait allégué le docteur en citant le chapitre 14 de saint Luc : "force-les à entrer  - compelle eos  intrare", il (Las Casas) répondit que, selon les saints docteurs, il ne s'agit pas là d'une contrainte extérieure, s'exerçant au moyen des guerres, mais qu'il faut l'entendre de la manière suivante : vis-à-vis des gentils qui n'ont jamais entendu parler de la foi, Dieu use d'une force intérieure  au moyen des inspirations qu'il leur envoie (...) Il le prouva par l'autorité de saint Thomas[3],qui en parlant de cette parabole dit que "la contrainte dont il s'agit n'est pas coercition, mais efficace persuasion". Le compelle intrare ne signifie donc pas la guerre, mais indique la grande puissance de Dieu s'exerçant sur les coeurs endurcis des hommes.

Deux extraits de Las Casas

Histoires des Indiens

(...) Tout ce qu'a dit le P. Bernaldo de Mesa[4], il l'a fondé sur l'incapacité, la nullité pourrait-on dire, de ces hommes leur refusant presque la qualité d'êtres humains, car il n'avait jamais vu d'Indien et n'avait pas eu souci de s'informer auprès de frère Antonio de Montesinos, homme religieux et lettré ... qui connaissait les Indiens et revenait de là-bas (...) Le P. Bernardo se figurait donc que les habitants de l'île espagnole consistaient en quelques troupes de sauvages, se montant à trois ou quatre mille individus, qu'il serait bon de distribuer à quelque bonne personne qui leur donneraient de l'instruction et les raméneraient de la vie sauvage à des moeurs plus policées. S'il n'avait pas prêté crédit à des gens du siècle et ne s'était pas contenté de croire aveuglément à ce qu'ils racontaient (...), il aurait pu poser des questions sur le nombre des habitants de cette île, demander s'ils avaient des agglomérations, s'ils vivaient en paix, s'ils mangeaient bien ou mourraient de faim. Il aurait alors su qu'il y avait dans l'île quatre ou cinq millions d'habitants, pourvus de bourgs et de villages bien régis ; il aurait appris qu'il y avait cinq royaumes et cinq rois, plus une infinité de seigneurs auxquels on obéissait, que les ressources étaient abondantes, qu'il y avait de grandes étendues cultivées, grâce auxquelles bien des fois ces gens-là avaient pu calmer la faim et rendre la vie à ces fainéants d'Espagnols, qui ont l'audace de les traiter de paresseux....

Quant aux Indiens, ils ne cherchaient qu'à se sustenter tout simplement ; ils ne cherchaient nullement à thésauriser, ce qui est contraire à la perfection évangélique.

 

La mise en esclavage des Indiens

D'après le droit en vigueur, si la guerre était considérée comme "juste guerre", elle autorisait à réduire en esclavage les prisonniers. Malgré les Lois Nouvelles de 1542, le besoin de main-d'oeuvre était si grand que tout prétexte était bon pour se procurer des esclaves. C'est dans ce contexte que Las Casas écrivit, en 1547, son Traité sur le fait des Indiens qui ont été réduits en esclavage, dont voici un extrait sur les procédés employés :

Certains Espagnols partaient des îles, en particulier de l'île espagnole, de l'île Saint-Jean (Porto-Rico) et de Cuba (avec l'autorisation de l'Audiencia) et se dirigeaient vers la Terre ferme ou vers d'autres îles, avec deux ou trois navires ; la nuit venue, ils sautaient à terre, et, à un moment où les Indiens se croyaient en sécurité, ils donnaient l'assaut à leur village, mettaient le feu à leurs maisons, tuaient ceux qu'ils pouvaient et, de ceux qu'ils prenaient en vie, ils remplissaient les navires et les emmenaient vendre comme esclaves.

D'autres s'en prenaient à des Indiens déjà "répartis" et "mis en commende" qui vivaient pacifiquement dans leurs villages et servaient les Espagnols aux dépens de tout ce qu'ils possédaient. S'il y avait, par exemple, deux cents hommes dans un village, ils faisaient dire au cacique du village de leur envoyer pour tel jour trois cents hommes chargés de maïs et réquisitionnés pour tel labour. Et comme le cacique, alarmé de ne pouvoir répondre à cette réquisition, tardait un jour ou deux ne sachant comment y satisfaire, l'Espagnol prétendait qu'il s'était rebellé et partait en guerre contre lui avec ses gens. Il trouvait le malheureux en train de travailler, faisait tuer ceux qu'il désirait et emmenait les autres comme capture de "juste guerre", ensuite on les marquait au fer comme des esclaves.

(..) D'autres, après avoir fait des guerres cruelles et injustes, et avoir distribué entre eux les villages des Indiens, se livraient à l'iniquité suivante. Ils disaient aux caciques et seigneurs desdits villages : "Vous devez m'apporter comme tribut tant de marcs d'or tous les soixante, soixante-dix ou quatre-vingts jours." Et cela, aussi bien s'il n'y avait pas d'or en cette région que s'il y en avait. Les caciques répondaient : "Nous vous donnerons ce que nous pourrons." Et ils leur apportaient tout ce qu'ils avaient pu ramasser dans le village. Les Espagnols répliquaient  :"Vous êtes des chiens. Donnez-moi l'or que je vous demande, sinon je vous ferai brûler." Les malheureux répondaient : "Nous ne pouvons faire plus, car il n'y a pas d'or dans le pays." Sur quoi on leur faisait donner deux cents coups de bâton ; puis à force de les menacer de lâcher sur eux des chiens féroces ou de les livrer aux flammes, on leur faisait promettre de donner cinquante ou soixante esclaves, tous les soixante ou quatre-vingts jours. Terrorisé, le cacique se rendait dans les villages dont il était seigneur. A qui avait deux fils, il en prenait un, à qui avait trois filles, il en prenait deux ; il prenait tous ceux qui étaient orphelins, de façon à arriver au nombre voulu, et il ne fallait pas que ce fût du tout venant, mais des individus sélectionnés, de telle stature, conformément à une toise qu'on lui avait donnée. Il les livrait à l'Espagnol en disant : "Voici ton tribut d'esclaves."



[1] Allusion au partage d'Alexandre VI en 1493, complété au traité de Tordesillas

[2]
Il s'agit de Charles-Quint, à la fois empereur d'Allemagne et roi d'Espagne. La "bulle du pape" fait allusion au partage du monde par Alexandre VI (le pape Borgia) en 1493, partage dont nul ne conteste la validité. 

[3]
Rappelons que Las Casas est un dominicain, contemporain du renouveau thomiste de l'époque.

[4] Prédicateur du roi Ferdinand, qui conseillait au roi de faire "répartir" les Indiens entre les colons (le repartimiento).