HISTOIRE DE LA FOI CHRETIENNE
JEUDI 16 DECEMBRE 2004

 

Texte 2

Quelques textes de Pierre BAYLE (1647-1706)
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Texte 2.a  

 Missions et voyages relativisent le regard  

 S'il prenait fantaisie au mufti d'envoyer en chrétienté quelques missionnaires comme le pape en envoie dans les Indes, et que l'on surprît ces missionnaires turcs s'insinuant dans les maisons pour y faire le métier de convertisseurs, je ne pense pas qu'on fût en droit de les punir ; car s'ils répondaient les mêmes choses que les missionnaires chrétiens répondraient dans le Japon en pareil cas, savoir que le zèle de faire connaître la vraie religion à ceux qui l'ignorent et de travailler au salut de leur prochain, dont ils déplorent l'aveuglement, les a engagés à leur venir faire part de leurs lumières, et que sans avoir égard à cette réponse ni les ouïr dans leurs raisons, on les pendît, ne serait-ce pas ridicule de trouver que les Japonais en fissent autant ? Puis donc qu'on blâmerait horriblement les Japonais, il faut convenir qu'il ne faudrait pas maltraiter ces missionnaires du mufti, mais les faire entrer en conférence avec des prêtres ou des ministres afin de les détromper. Que si on ne pouvait pas en venir à bout et qu'ils protestassent qu'ils mourraient plutôt que de désobeir à l'ordre de Dieu et du grand Prophète, il se faudrait bien garder de les faire mourir ; et pourvu qu'ils ne fissent rien contre le repos public, je veux dire contre l'obéissance due au souverain dans les choses temporelles, ils ne méritaient pas seulement l'exil, ni eux, ni ceux qu'ils auraient pu gagner par leurs raisons ; car autrement les païens eussent bien fait de chasser et d'emprisonner les Apôtres et ceux qu'ils avaient convertis à l'Evangile.

                  Commentaire philosophique sur le "Contrains-les d'entrer" (II, 7) 

Texte 2.b  

La majorité n'est pas un critère de vérité - Vox populi n'est pas vox Dei

 J'en reviens toujours là, qu'il ne faut pas compter les voix, qu'il faut les peser, et que la méthode de décider une controverse à la pluralité des voix est sujette à tant d'injustices, qu'il n'y a que l'impossibilité de faire autrement qui la rende légitime en certains cas. (...) Mais, puisque les controverses de philosophie ne sont pas de cette espèce, il nous est fort permis de compter pour rien les suffrages d'une infinité de gens crédules et superstititeux, et d'acquiescer plutôt aux raisons d'un petit nombre de philosophes. Ainsi, Monsieur, sans avoir égard à votre vox populi, vox Dei, aphorisme qui autoriserait les pensées les plus ridicules si on le suivait, je serai fort d'avis qu'on examinât premièrement s'il est vrai que les années qui ont suivi de près les comètes aient toujours été remarquables par des événements plus tragiques que ceux que l'on voit arriver dans d'autres temps ...

                                             Pensées diverses sur la Comète, 17

La chrétienté n'est pas le monde - Ni le nombre, ni la durée ne font nécessairement preuve 

Suivons les peuples du monde depuis le premier moment où les livres nous les font connaître jusques à la mort de Jésus-Christ, nous les trouvons tous idolâtres, excepté les descendants du patriarche Jacob. Cette idolâtrie de tant de peuples porte le nom général de paganisme. Elle fut fort ébranlée par la prédication des Apôtres et par celle de leurs successeurs. Ils convertirent une infinité de gens, et néanmoins le paganisme était encore la religion dominante et persécutante au début du IVème siècle. Il reçut ensuite un terrible coup par la conversion de l'empereur Constantin à la foi chrétienne ; il diminua de plus en plus malgré les ressources que le règne de Julien l'Apostat lui avait ouvertes, mais avec tout cela il le fallut assommer à coup de massue. L'Eglise qui, aussi bien que les puissances séculières, se sert de la force comme dernière raison, employa l'autorité impériale pour faire cesser le culte païen (...) Mahomet et ses successeurs le détruisirent en plusieurs endroits du monde. Il a fallu pour le ruiner en Allemagne et dans le Nord, le mettre à feu et à sang ; et quoi qu'il en soit, il subsiste encore dans une telle étendue en Afrique, en Asie et en Amérique que d'habiles gens ont supputé que si l'on divise les régions connues de la terre en trente parties égales, la portion des chrétiens sera comme cinq, celle des Mahométans comme six et celle des païens comme dix-neuf[1].

Que conclurons-nous d'une si longue durée ? La prendrons-nous pour une preuve solide de l'existence de Dieu sous prétexte que tant de nations ont donné pendant un si grand nombre de siècles leur consentement à cette existence ?

                                               Réponse aux questions d'un Provincial, 101

 Texte 2.c  

Tolérance, violence et question de l'unité  

Quant à cette énorme bigarrure de sectes défigurant la religion qu'on prétend qui naît de la tolérance, je dis qu'elle est un moindre mal et le moins honteux du christianisme que les massacres, les gibets, les dragonneries et toutes les cruelles exécutions au moyen de quoi l'Eglise romaine a tâché de conserver l'unité sans en pouvoir venir au bout. Quand on connaît que nous ne sommes pas maître de nos idées et qu'une loi éternelle nous défend de trahir notre conscience, on ne peut avoir que de l'horreur pour ceux qui déchirent le corps d'un homme parce qu'il a plutôt ces idées-ci que celles-là et qu'il veut suivre les lumières de sa conscience; et ainsi nos convertisseurs, pour ôter un scandale de dessus du christianisme, en mettent un plus grand.

             Commentaire philosophique sur le "Contrains les d'entrer" (II, 6) 

Les plus violent ne sont pas toujours ceux que l'on croit 

Les mahométans, selon le principe de leur foi, sont obligés d'employer la violence pour ruiner les autres religions ; et néanmoins ils les tolèrent depuis plusieurs siècles. Les chrétiens n'ont reçu ordre que de prêcher et d'instruire ; et néanmoins de temps immémorial ils exterminent par le fer et par le feu ceux qui ne sont point de leur religion.
 

[1] Cette statistique est vraisemblablement empruntée à E. Brerewood, Recherches sur la diversité des langues et des religions, Paris, 1640