(Cliquer ici pour obtenir une version imprimable en mode portrait)

HISTOIRE DE LA FOI CHRETIENNE
JEUDI 16 DECEMBRE 2004

Texte 3

LES DEBUTS DE LA CRITIQUE BIBLIQUE 

Le débat Autorité Tradition Raison
________________
_________ 

SPINOZA (1632-1677) 

Ecrit en 1665, mais publié seulement en 1670, le Traité théologico-politique valut aussitôt à Spinoza injures et menaces.Toute une partie de ce traité porte sur la question de l'interprétation de l'Ecriture. Spinoza distingue entre l'interprétation critique de l'Ecriture (le sens) et la discussion philosophique de ses enseigements (la vérité). Si, dit-il, la méthode qu'il propose permet d'accéder au vrai sens, "c'est par le seul commandement de la raison que nous adhérons à l' Ecriture". Spinoza ouvre ainsi un débat où c'est la raison, et non plus l'autorité de la tradition, qui est déterminante. Hébraïsant, Spinoza montrait sur des exemples textuels précis que l'interprétation traditionnelle des théologiens n'était pas conforme au sens et  faisait en réalité violence au texte.

Voici un passage significatif du traité de Spinoza, qui fit date en matière de critique biblique.    

De l'interprétation de l'Ecriture

Tout le monde dit bien que l'Ecriture sainte est la parole de Dieu et qu'elle enseigne aux hommes la béatitude vraie ou la voie du salut. La conduite des hommes montre tout autre chose (...) Nous voyons les théologiens inquiets pour la plupart du moyen de tirer des livres sacrés, en leur faisant violence, leurs propres inventions et leurs jugements arbitraires et de les abriter sous l'autorité divine ; en aucune matière ils n'agissent avec moins de scrupule et plus de témérité que dans l'interprétation de l'Ecriture , c'est-à-dire de la pensée de l'Esprit-Saint (...).

Pour nous tirer de ces égarements, affranchir notre pensée des préjugés des théologiens et ne pas nous attacher imprudemment à des inventions humaines prises pour des enseignements divins, il nous faut traiter de la vraie méthode à suivre dans l'interprétation de l'Ecriture et arriver à en avoir une vue claire: tant que nous ne la connaîtrons pas, en effet, nous ne pourrons rien savoir avec certitude de ce que l'Ecriture ou l'Esprit-Saint veut enseigner. Pour faire court, je résumerai cette méthode en disant qu'elle ne diffère en rien de celle que l'on suit dans l'interprétation de la Nature mais s'accorde en tout avec elle. De même, en effet, que la méthode dans l'interprétation de la nature  consiste essentiellement à considérer d'abord la nature en historien et, après avoir ainsi réuni des données certaines, à en conclure les définitions des choses naturelles, de même pour interpréter l'Ecriture, il est nécessaire d'en acquérir une exacte connaissance historique  et une fois en possession de cette connaissance, c'est-à-dire de données et de principes certains, on peut en conclure  par voie de légitime conséquence la pensée des auteurs de l'Ecriture. De la sorte, en effet, (je veux dire si l'on n'admet d'autres principes et d'autres données pour interpréter l'Ecriture et en éclaicir le contenu, que ce qui peut se tirer de l'Ecriture elle-même et de son histoire critique) chacun pourra avancer sans risque d'erreur, et l'on pourra chercher à se faire une idée de ce qui passe, notre compréhension avec autant de sécurité que de ce qui nous est connu par la lumière naturelle (...)

La règle universelle à poser dans l'interprétation de l'Ecriture est donc de ne lui attribuer d'autres enseignements que ceux que l'enquête historique nous aura très clairement montré qu'elle a donnés.

Nous allons dire maintenant quelle doit être cette enquête  historique et ce qu'elle doit principalement faire connaître.

1°- En premier lieu, elle doit comprendre la nature et les propriétés de la langue dans laquelle furent écrits les livres de l'Ecriture  (...) Il est certain que la connaissance de la langue hébraïque est nécessaire avant tout, non seulement pour entendre les livres de l'Ancien Testament écrits dans cette langue, mais aussi du Nouveau Testament : bien qu'ayant été répandus dans d'autres langues, ils sont cependant pleins d'hébraïsme .

2°- Il faut grouper les énonciations contenues dans chaque livre et les réduire à un certain nombre de chefs principaux, de façon à trouver facilement toutes celles qui se rapportent au même objet (...) J'appelle ici une énonciation claire ou obscure suivant que le sens en est facilement ou difficilement perçu par la Raison  en s'aidant du contexte ; car nous nous occupons ici du sens des textes et non de leur vérité. Il faut même avant tout prendre garde, quand nous cherchons le sens de l'Ecriture, à ne pas avoir l'esprit préoccupé de raisonnements fondés sur les principes de la connaissance naturelle (pour ne rien dire des préjugés) afin de ne pas confondre le sens d'un discours avec la vérité des choses, il faudra s'attacher à trouver le sens en s'appuyant uniquement sur l'usage de la langue ou sur des raisonnements ayant leur seul fondement dans l'Ecriture.

3°- Cette enquête historique doit rapporter au sujet des livres des Prophètes toutes les circonstances particulières dont le souvenir nous a été transmis : j'entends la vie, les moeurs de l'auteur de chaque livre ; le but qu'il se proposait, quel il a été, à quelle occasion, en quel temps, pour qui, en quelle langue enfin il a écrit. (...) De plus pour ne pas confondre des enseignements éternels avec d'autres valables pour un temps seulement et destiné à un petit nombre d'hommes, il importe aussi de savoir à quelles occasions, en quel temps, pour quelle nation et quel siècle tous ces enseignements furent écrits (...). 

L'l'interprétation de l'Ecriture requiert-elle une autre lumière que la lumière naturelle ?

Il ne nous reste qu'à examiner les manières de voir qui s'écartent de la nôtre ; en premier lieu, celle des hommes qui jugent que la lumière naturelle est sans force pour interpréter l'Ecriture et qu'une lumière surnaturelle est requise à cet effet ; ce qu'est cette lumière qui s'ajoute à la naturelle, à eux de l'expliquer. Pour moi, je ne puis que conjoncturer qu'ils ont voulu avouer, en termes plus obscurs, l'incertitude où ils sont du vrai sens de l'Ecriture en un très grand nombre de passages, car si nous considérons leurs explications, nous n'y trouverons rien de surnaturel, tant s'en faut ; nous n'y trouverons que de pures conjonctures. Qu'on les compare, si l'on veut bien, aux explications de  ceux qui confessent ingénument n'avoir d'autre lumière que la naturelle : on les trouvera parfaitement semblables (...). 

           Traité théologico-politique, Chapitre VII, De l'interprétation de l'Ecriture

 N.B. L'oratorien Richard SIMON (1638-1712) publie en 1678, l' Histoire critique du Vieux testament. Dans la préface, il cite Spinoza, pour le critiquer, mais il en suit en fait la méthode qui vise à fixer le sens des textes à partir de la langue originale et de connaissances historiques. R. Simon critiquait ainsi, comme faisant violence au texte, la donnée théologique traditionnelle, selon laquelle Moïse aurait été l'auteur unique du Pentateuque. Ce point et les travaux ultérieurs de R. Simon, en particulier sur le Nouveau Testament (1693), déclenche une polémique violente où intervient Bossuet pour qui le sens littéral du texte ne peut être que conforme à celui que lui donne la tradition (voir son livre - posthume "Défense de la tradition et des saints Pères").  Dans le catholicisme, cette polémique va stériliser pour longtemps le travail de critique biblique. La critique biblique va donc être développée dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle, non sans intention polémique contre le christianisme, par des penseurs rationalistes (Reimarus, 1694-1765; popularisé par Lessing, 1729-1781), puis progressivement dans le monde protestant : absent de ce chantier, le catholicisme le percevra longtemps comme un brulôt.