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HISTOIRE DE LA FOI CHRETIENNE
JEUDI 16 DECEMBRE 2004

Texte 4

L'ABBE BERGIER (1718-1790)
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1718 Naissance à Darney (Lorraine), Etudes                                    Participation à la rédaction de l'Encyclopédie

          théologiques  à Besançon - Docteur en Théologie      1765 "Le deïsme réfuté par lui-même"

          Ordonné prêtre - Etudes à Paris                                  1767 " La certitude des preuves du christianisme"

1748-1764 Curé de Flangebouche (diocèse de Besançon)    1771 "Réponse aux conseils raisonnables" de Voltaire

1764-1769 Principal du collège de Besançon                      1769 "Apologie de la religion chrétienne" contre d'Holbach

1769 Appelé par l'archevêque de Paris, M. de Beaumont    1788 "Dictionnaire théologique"(réed. 1838, 1852, 1875)

1769-1790 Paris, "au service de la cause de la vérité"         1789 "De la source de l'autorité" (pour la Constituante)

1790 (9 avril) Mort à Versailles                                           1820-1852 Publications posthumes

 

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"Le deïsme réfuté par lui-même ou examen, en forme de lettres, des principes d'incrédulité répandus dans les divers ouvrages de M. Rousseau". Ce livre, publié par Bergier en 1765, fut réédité plusieurs fois à la fin du XVIIIème siècle. Il est constitué de douze lettres. Les quatre premières portent sur la Révélation, dont Bergier veut montrer succesivement la possibilité, la nécessité, puis l'existence et la façon dont Dieu se fonde sur l'autorité de l'Eglise pour nous faire connaître "les vérités révélées". Ce faisant, Bergier s'élève contre l'idée, défendue par J.J. Rousseau, de la suffisance d'une religion naturelle et d'un Dieu accessible par la seule raison (déïsme). La lettre V, dont on trouvera ci-dessous un extrait, porte "sur la tolérance" (en matière religieuse). Face aux arguments de Rousseau, Bergier résume d'abord sa position (qui est celle de l'Eglise catholique au XVIIIème siècle), telle qu'elle ressort des quatre premières lettres, puis aborde la question de la tolérance et de la pluralité des religions  

Il n'y a pas encore longtemps, Monsieur, que l'on s'est avisé d'agiter la question de la tolérance qui va nous occuper ; et la discussion n'en serait pas nécessaire, si l'on voulait suivre de bonne foi les conséquences qui découlent des vérités démontrées dans les lettres précédentes.

Résumé de la position exprimée dans les lettres précédentes :

Si Dieu a voulu éclairer le monde par la prédication de Jésus-Christ et des Apôtres; s'il a établi un ministère visible pour étendre par tout l'Univers, et pour perpétuer la croyance des vérités révélées, comme nous l'avons prouvé, tout homme, à portée de vérifier ces deux faits[3], est coupable de ne pas se soumettre à l'autorité de l'Eglise, il méprise la parole de Dieu, il désobéit à ses ordres, il s'expose volontairement à la damnation éternelle. L'Eglise revêtue d'une autorité divine pour enseigner tous les hommes, est en droit d'exiger qu'ils obéissent à sa voix ; s'ils y résitent, de les traiter comme des rebelles, de les retrancher de la société et du nombre de ses enfants, de les regarder comme hors de la voie du salut.  

Tolérance et pluralité des religions - Religion d'Etat

(...) Il est à propos d'avertir qu'il n'est point ici question d'une tolérance purement civile, qui est du ressort du gouvernement et des magistrats, mais d'une tolérance ecclésiastique et théologique qui consiste à croire que ces hérétiques de toutes les sectes, les Juifs, les Mahométans même, quoique hors de l'Eglise sont néanmoins dans la voie du salut que tout homme de bien de quelque religion qu'il vive de bonne foi peut être sauvé[4]. Qu'on peut être sans conséquence pour le salut, Turc à Constantinople, Juif à Amsterdam, Calviniste à Genève, Catholique à Rome ; que toutes les religions sont une affaire de pure police, autant de lois nationales, qui n'obligent que ceux qui vivent dans les pays où elles sont établies ; que la religion naturelle est la seule nécessaire, la seule indispensable.

Cette doctrine vous paraît si essentielle au bonheur de l'Univers, que vous vous croyez obligé de l'enseigner malgré les bûchers et les chaînes ; quiconque ne l'admet pas se rend ennemi du genre humain; quiconque ose dire hors de l'Eglise point de salut, doit être chassé de l'Etat et banni de la société (Contrat social, ch. 3).

Vous nous permettrez, Monsieur, d'appeler de cet arrêt ; pour penser comme vous, il faudrait renier Jésus- Christ et l'Evangile, tomber en contradiction, mettre la religion naturelle en péril : vous nous dispenserez d'acheter par des absurdités et par des crimes l'honneur d'être de votre avis.  *

Religion nationale et Evangile

§2. Je dis d'abord que pour admettre la tolérance telle que vous l'enseignez, il faut renoncer à l'Evangile. (...) Bergier s'appuie sur quelques textes du Nouveau Testament qui, dit-il, montre que ni Jésus (Mc 16,16; Mt 18,17) ni les Apôtres (Rm 1,5; Tt 3,10; Jn 10, ) n'ont été "tolérants" au sens où l'entend Rousseau , et il poursuit :

Non content de contredire les enseignements de Jésus-Christ et des Apôtres, vous condamnez encore leur conduite. Si tous les hommes peuvent se sauver, dans quelque Religion qu'ils professent, qu'était-il nécessaire d'en établir une nouvelle ? Les Juifs pouvaient se sauver avec leur Religion nationale, pourquoi la leur faire quitter ? Les païens pouvaient être gens de bien, et se sauver de même, à quoi servait-il de les éclairer ? La prédication de l'Evangile n'était propre qu'à troubler le repos du genre humain. Jésus-Christ prévoyait les mouvements et les divisions que sa doctrine allait causer sur la terre; il les a distinctement prédits. Il a déclaré qu'il était venu apporter, non la paix, mais le glaive, mettre la séparation entre le père et l'enfant ... (Mt 10, 34)

(...) Si la paix doit être préférée à la vérité, et la religion nationale à l'Evangile, Jésus-Christ et ses Apôtres ont été des séditieux, que l'on a bien fait de punir. Vous vous contentez de dire qu'ils ne vous semblent guère plus sages que les conquérants. Vous pouviez ajouter qu'ils ont été cent fois pires ; jamais conquérant n'a causé dans l'Univers une révolution aussi universelle ; les divisions dont ils ont semé le germe, dureront autant que le monde.

Faites attention, je vous prie, qu'ils ont attaqué de front cette tolérance que vous conseillez. Elle régnait sur la terre avant leur prédication (...) Toutes les nations erraient chacune à sa mode, et regardaient leur Religion particulière comme une loi nationale. C'est précisemment ce que vous souhaitez.

Au milieu de ce calme que vous regardez comme la souveraine félicité, Jésus-Christ vient annoncer son Evangile, et envoie le prêcher non à un seul peuple, mais à toutes les Nations : ses Apôtres entreprennent d'y assujettir les Juifs et les Romains, les Grecs et les barbares ; ils prétendent que tout homme obéisse à leur voix ; plus de salut, qu'en Jésus-Christ ; plus d'espérance, qu'en l'Evangile ; plus de vraie Religion que le christianisme; et par un malheur qui vous arrache aujourd'hui des larmes, ils persuadent, ils convertissent, tout cède à leurs efforts. Peut-on assez regretter ces temps heureux, où il n'était point question de Religion universelle, où l'on pouvait être Juif, Païen, Idolâtre, Athée impunément, selon le pays où on se trouvait ; aller au ciel par le mensonge aussi aisément que par la vérité ; se sauver par le libertinage aussi sûrement que par la vertu ? Convenez-en, Monsieur, il n'y a point de milieu ; ou votre doctrine est insoutenable, ou l'Evangile mérite l'exécration du genre humain.

                                                                         Lettre V, Sur la tolérance 

Religion de l'Etat ou religion de l'homme ?

Selon vos propres principes, il n'est point d'opinion particulière en matière de religion qui n'importe à la communauté. Il lui est très important de savoir si un sujet professe la religion nationale ou s'il se borne à la religion de l'homme ; puisque la première attache fortement le coeur des citoyens à l'Etat, au lieu que la seconde les en détache et leur donne un esprit contraire à l'esprit social (...) Le gouvernement ne sait que trop par expérience que la révolte contre l'ordre civil est la suite nécessaire de la haine contre la religion de l'Etat, que les ennemis de celle-ci ne veulent ni frein, ni maître; que tout mauvais chrétien est encore plus mauvais citoyen. (...) La profession de foi civile en France est la religion catholique avec tous ses dogmes, sa morale, sa discipline, le Souverain a juré à son sacre de la maintenir dans tous ses Etats ; il peut donc en bannir quiconque ne la croit pas, et les Magistrats, revêtus de son pouvoir, ne sont, ni injustes, ni incompétents, quand ils observent cette jurisprudence.

            Lettre IX, Sur l'accord du christianisme avec la saine politique, § 10



[3] Bergier reconnaît ailleurs que ceux qui ne sont pas en mesure de "vérifier ces deux faits", comme le sont, dit-il,  ceux à qui s'adressent les missionnaires, ne sauraient être considérés comme coupables.

[4] Les parties en italiques sont des citations de la lettre (1763) de Rousseau à Christophe de Beaumont, Archevêque de Paris, en réponse au mandement de ce prélat contre l'Emile.