HISTOIRE DE LA FOI CHRETIENNE
JEUDI 10 JANVIER 2005

 

Texte 1

Le programme du journal L'Avenir (1830-1831)

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Le journal L'Avenir fut fondé par Lamennais avec une équipe de collaborateurs qui réunissait Lacordaire, Montalembert, de Coux, Gerbe,t etc.,et  avait pour devise "Dieu et la liberté" . Le premier numéro paraît en octobre 1830. Publié dans le dernier numéro du 21 novembre 1831, le manifeste ci-dessous en  résume le programme : 

La partie spirituelle de la société doit être affranchie complètement du pouvoir politique. En conséquence :

1. La liberté de conscience et de culte doit être entière, de telle sorte que le pouvoir ne s'immisce en aucune manière et sous aucun prétexte dans l'enseignement, la discipline et les cérémonies du culte.

2. La liberté de la presse ne peut être entravée par aucune mesure préventive sous quelque forme que cette mesure se produise.

3.La liberté d'éducation doit être aussi complète que la liberté des cultes, dont elle fait essentiellement partie, puisqu'elle est comme celle-ci une forme de la liberté même de l'intelligence et de la manifestation des opinions.

4. La liberté d'association intellectuelle, morale, industrielle, repose sur les mêmes principes et doit être sacrée aux mêmes titres.

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Les revendications de Lammennais sur les libertés ainsi que ses positions en faveur des peuples (Belges, Irlandais, Polonais) en lutte pour leur liberté le firent apparaître comme un exalté et un dangereux agitateur. Elles rencontrèrent l'opposition de l'épiscopat. Pour sortir d'embararras, Lamennais, qui quelques années auparavant avait été reçu chaleureusement par le Pape Léon XII, se décida à une démarche spectaculaire : accompagné par Lacordaire et Montalembert, il se rendit à Rome espérant une déclaration en sa faveur. Les trois "pèlerins de la liberté" furent éconduits comme le relate Montalembert dans son journal. Lamennais quittera Rome en juillet 1832. Le 12 août suivant l'encyclique "Mirari vos" du pape Ggrégoire XVI  condamnait en des termes virulents les positions de L'Avenir (liberté de la presse, séparation de l'Eglise et de l'Etat, etc.). Lacordaire et Montalembert se soumirent. Lamennais publiera, en 1834, les "Paroles d'un croyant"  que Grégoire XVI condamnera (Singulari nos du 25 juillet 1834). Lamennais quittera alors l'Eglise catholique.  

L'audience des "pèlerins de la liberté" le 13 mars 1832 vue par Montalembert 

Enfin arrive le jour de notre audience du S. Père si impatiemment désirée. La bonne Mme Anckwicz se met en prière dans une église pendant qu'elle dure. Moi-même j'étais vraiment accablé par la pensée des grandes choses qui auraient pu se passer dans cette audience, et surtout de la grandeur de la papauté. Comme toujours j'ai été pleinement désappointé.

Après avoir attendu une heure dans diverses antichambres du Vatican, remplies de gardes nobles et de prêtres violet-noir, le cardinal de Rohan est arrivé et peu après nous a introduits dans le modeste et petit cabinet où se trouvait le Saint-Père. Nous fîmes les génuflexions d'usage et nous baisâmes ses pieds sacrés[1] ; puis nous nous relevâmes et restâmes debout, en face du pape également debout, et vêtu d'une soutane blanche sans ornement quelconque. J'étais vraiment accablé par l'idée de cette grande puissance qui se trouvait en face de moi, la seule que je reconnaisse, la seule à laquelle je veuille obéir, la seule qui ait à mes yeux une mission divine. J'aurais dû être mis à l'aise par l'excessive simplicité du Souverai Pontife. Il a fort bonne mine[2], mais rien d'élevé ni de spirituel. Il avait une des ses mains dans sa poche. Il nous a parlé avec beaucoup de bonté et d'affabilité pendant environ un quart d'heure de M. Varin (sic pour Vuarin) curé de Genève, et de Genève même, du frère[3] de M. de La Mennais, de ses écoles en Bretagne, de la piété des Catholiques français ; il a rappelé le mot de je ne sais quel cardinal qui disait que les Français iraient tous en enfer ou au paradis, mais qu'il n'y aurait point de purgatoire pour eux ; il a demandé si les troupes françaises étaient bien fidèles au gouvernement actuel[4], a parlé de l'Association lyonnaise pour la propagation de la foi[5]. Le cardinal de Rohan lui a fait un très grand éloge de ma mère et lui a demandé sa bénédiction pour elle et pour Arthur. Le pape est allé lui-même chercher une statue en argent, représentant le Moïse de Michel-Ange, pour nous la montrer; puis il nous a distribué des médailles dorées de son prédécesseur S. Grégoire, a béni les chapelets que nous lui offrions, puis nous a congédiés, fort gracieusement, sans qu'il se fût échappé une seule parole qui eût le moindre rapport à notre mission, ni aux destinées de l'Eglise.

    Journal de Montalembert, 13 mars 1832 (cité par L; Le Guillou, Les Lamennais, p. 65) 

Un extrait des "paroles d'un croyant" de F. Lamennais (1834)  

Quand vous voyez un homme conduit en prison et au supplice, ne vous pressez pas de dire : celui-là est un homme méchant, qui a commis un crime contre les hommes :

Car peut-être est-ce un homme de bien, qui a voulu servir les hommes, et qui en est puni par leurs oppresseurs. 

Quand vous voyez un peuple chargé de fers et livré au bourreau[6], ne vous pressez pas de dire : Ce peuple est un peuple violent qui voulait troubler la paix de la terre :

Car peut-être est-ce un peuple martyr, qui meurt pour le salut du genre humain. 

Il y a dix-huit siècles, dans une ville d'Orient, les pontifes et les rois de ce temps clouèrent sur une croix, après l'avoir battu de verges, un séditieux, un blasphémateur, comme ils l'appelaient .

Le jour de sa mort, il y eut une grande terreur dans l'enfer, et une grande joie dans le ciel :

Car le sang du juste avait sauvé le monde.

                                                                   Paroles d'un croyant, ch. V (1834)


[1] Les Dictatus papae de Grégoire VII (pape de 1073 à 1085, initiateur de la réforme grégorienne) mentionne que "le pape est le seul dont les souverains baisent les pieds" , façon d'affirmer la suprématie (plenitudo potestatis) du pape sur les princes. C'est de là que vient cet usage.

[2] De l'avis des contemporains, Grégoire XVI était d'allure assez vulgaire et affublé d'un très grand nez et de plus déformé par l'usage du tabac à priser.

[3] Il s'agit du frère de Félicité, Jean-Marie (1780-1860), fondateur des Frères de l'Instruction chrétienne, dits de Plöermel , ordre enseignant consacré surtout aux écoles primaires, actif en Bretagne.

[4] Suite à l'incursion des Autrichiens dans les territoires pontificaux, un corps expéditionnaire  français avait investi en 1832 le port d'Ancône (seul port des Etats pontificaux sur l'Adriatique) et y restera jusqu'en 1838.

[5] OEuvre missionnaire fondée à Lyon en 1822, par Pauline Jaricot pour recueillir des subsides pour les missions.

[6] Il s'agit de la Pologne dépecée par la Prusse et la Russie (1830-1832), et pour laquelle L'Avenir avait pris fait et cause. La prise de Varsovie, après des mois de résistance, souleva l'opinion libérale européenne, mais les grandes puissances et en particulier la France n'étaient pas intervenues, tandis que le pape Grégoire XVI, hostile à toute révolte des peuples, avait prêché la soumission aux Polonais au grand scandale de Lamennais et de ses amis ("il est heureux que les catholiques sachent, pour la sûreté de leur conscience et leur plus grande consolation, que tout cela se fait en vertu d'un droit divin reconnu du Pape et que, selon la doctrine constante d l'Eglise, ils se damneraient en s'y opposant" (Lettre de Lamennais au P. Ventura du 25/1/1833).