HISTOIRE DE LA FOI CHRETIENNE
JEUDI 10 JANVIER 2005

 

Texte 2

Le testament politique de Montalembert :
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Discours de Malines (extraits) - Août 1863
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Invité par l'épiscopat belge au congrès de Malines de 1863, Montalembert y prononça deux discours qui firent date et qui constituent comme son testament politique. Connus à Rome, ces discours y furent très mal reçus et feront même l'objet d'une lettre de blâme adressée personnellement à Montalembert, qui, ayant passé sa vie à défendre ce qu'il estimait être les droits de l'Eglise, en fut vivement affecté. Peu de temps après ces discours , aussitôt publiés, et qui eurent un grand retentissement en Europe, le pape Pie IX publiait l'encyclique Quanta Cura avec en annexe   le fameux Syllabus.   

Premier discours (20 août 1863)

La vie publique, ce glorieux apanage des nations adultes, ce régime de liberté et de responsabilité qui enseigne à l'homme l'art de se confier en soi et de se contrôler soi-même (self reliance and self control), c'est là ce qui manque le plus, en dehors de la Belgique, aux catholiques modernes. Ils excellent dans la vie privée, ils succombent dans la vie publique. Ils y sont sans cesse et partout primés(dominés), dépassés, vaincus ou dupés par leurs émules, leurs antagonistes, leurs oppresseurs; tantôt par les incrédules, tantôt par les protestants ; ici par les démocrates, là par les despotes.

Mystère douloureux et profond, trop douloureux et trop humiliant pour qu'on se résigne à le croire permanent et universel !

Voulez-vous que nous en recherchions les causes et les remèdes ? Je vous dirai sans détour ce que j'en pense, au déclin d'une carrière consacrée tout entière à la défense des droits et des libertés du catholicisme

Evoquant son habitude de franchise parlementaire, Montalembert s'excuse d'avance vis-à-vis de ceux que son discours pourrait heurter et poursuit :

Je me trompe peut-être, mais, à mon sens, les catholiques sont partout, excepté en Belgique, inférieurs à leurs adversaires dans la vie publique, parce qu'ils n'ont pas encore pris leur parti de la grande révolution qui a enfanté la société nouvelle, la vie moderne des peuples. Ils éprouvent un insurmontable mélange d'embarras et de timidité en face de la société moderne. Elle leur fait  peur : ils n'ont encore appris ni à la connaître, ni à l'aimer, ni à la pratiquer. Beaucoup d'entre eux sont encore, par le coeur, par l'esprit, et sans trop s'en rendre compte, de l'ancien régime, c'est-à-dire du régime qui n'admettait ni l'égalité civile, ni la liberté politique, ni la liberté de conscience.

Cet ancien régime avait son grand et beau côté : je ne prétends pas le juger ici, encore moins le condamner. Il me suffit de lui reconnaître un défaut, mais capital : il est mort, et il ne ressuscitera jamais ni nulle part.

Est-ce à dire que le nouveau régime soit irréprochable ? Bien s'en faut. Tiendra-t-il partout ses promesses ? Donnera-t-il partout la liberté que nous attendons ? J'en doute. Jusqu'à présent il n'y a pas réussi, et, s'il le fallait je me ferai fort de démontrer, par exemple, qu'il y avait en France, il y a cent ans, en 1763, un certain genre d'indépendance, et tout un ordre de garanties, de libertés individuelles, locales, municipales qui n'existent plus aujourd'hui.

Mais là n'est pas la question. La société nouvelle, la démocratie, pour l'appeler par son nom, existe: on peut même dire qu'elle existe seule, tant ce qui n'est pas elle a peu de force et de vie. Dans une moitié de l'Europe, elle est déjà souveraine ; elle le sera demain dans l'autre moitié, et elle ne changera ni de principe ni de nature, tant que nous vivrons. Au contraire, elle ira toujours en se développant dans le sens de son principe.

Je m'arrête pourtant avant d'aller plus loin, pour écarter jusqu'à l'ombre d'une imputation qui me blesserait à vif. Est-ce moi que l'on pourrait soupçonner de vouloir renier ou calomnier le passé pour prêcher le culte d'une idée nouvelle ? Si grandes et si nombreuses qu'aient pu être mes fautes, nul n'oserait m'accuser d'avoir jamais flatté la victoire et adoré le soleil levant. (Approbation prolongée).

(...) Il n'existe plus un seul pays au monde (j'entends un pays qui compte dans l'opinion et les destinées du monde) où l'Eglise puisse faire fond sur la protection exclusive d'un pouvoir quelconque. Toutes les tentatives faites pour consolider ou renouer l'antique alliance de l'autel et du trône sur la base de l'emploi du pouvoir coactif (qui a droit au pouvoir de contraindre) contre les ennemis de l'Eglise ont misérablement échoué. Au contraire, toutes les fois qu'il lui a fallu vivre et lutter contre ces adversaire, sans pouvoir armer contre eux le bras séculier, l'Eglise a retrouvé, avec une merveilleuse rapidité, les beaux jours de sa force et de sa jeunesse.

Au début des temps modernes, un prince généreux et habile, qui fut à la fois un grand homme et un grand roi, Henri IV, introduisit en France, la liberté de conscience sous une forme incomplète, mais la seule que put comporter la société alors. Il donna l'Edit de Nantes. Aussitôt éclata cette magnifique efflorescence du génie, de la discipline, de l'éloquence, de la piété, de la charité catholique qui place le XVIIème siècle au premier rang des grands siècles de l'Eglise. Elle commence avec saint François de Sales et finit avec Fénelon, ce tendre et courageux apôtre de la liberté de conscience. Le petit fils de Henri IV, Louis XIV, de la même main qui venait d'imposer à l'Eglise de France la servitude des quatre articles de 1682, révoqua l'oeuvre de son aïeul et proclama l'unité de croyance dans son royaume. Tout le monde y vit le triomphe de l'Eglise. On crut l'orthodoxie à jamais garantie et l'hérésie extirpée. Or c'est précisement le contraire qui arriva.  

Deuxième discours (21 août 1863)

Un catholique qui vient défendre devant une assemblée catholique la liberté des cultes, laquelle n'est autre chose que l'application pratique et sociale de la liberté de conscience, ne saurait être soupçonné de vouloir professer ou défendre la ridicule et coupable doctrine que toutes les religions sont également vraies et bonnes en elles-mêmes, ou que l'autorité spirituelle n'oblige pas la conscience. Je déclare quant à moi que j'entends le principe de la liberté des cultes, ainsi que les termes de liberté religieuse, liberté de conscience, tolérance civile, qui en sont l'équivalent dans le même sens que les évêques en communion avec le saint-Siège (...)

J'admets donc pleinement la distinction si justement consacrée entre l'intolérance dogmatique et la tolérance civile, l'une inséparable de la vérité éternelle et l'autre indispensable à la société moderne.

D'accord avec les interprètes les plus autorisés de la religion et de la philososphie, je tiens que la liberté morale me donne la faculté de choisir entre le bien et le mal, et non de choisir le mal. Mais pour éclairer et déterminer mon choix, je ne veux consulter et écouter que l'Eglise et non l'Etat.

Ce n'est donc pas contre l'Eglise, c'est contre l'Etat et contre lui seul que je revendique cette liberté de conscience qui est à la fois le droit, le mérite et le danger suprême de l'ordre. Loin de porter l'ombre d'une atteinte au pouvoir spirituel, je dois centupler sa force dans la société moderne en proclamant avec Fénelon l'incompétence du pouvoir temporel et l'illigémité de la force et de la contrainte matérielle en matière de foi.(...)

Peut-on aujourd'hui demander la liberté pour la vérité  ... et la refuser pour l'erreur ? Je réponds nettement : Non