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HISTOIRE DE LA FOI CHRETIENNE
JEUDI 10 JANVIER 2005

Texte 3

Pie IX : Encyclique Quanta cura (8 décembre 1864) - Extraits
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Cette encyclique fut publiée par le pape Pie IX  le 8 décembre 1864, jour du dixième anniversaire de la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception. A cette encyclique est annexé le Syllabus, ce qui signifie en latin "catalogue", qui est constitué par une série de 80 propositions jugées inacceptables. Ces propositions sont toutes extraites d'encycliques ou d'allocutions de Pie IX. Pour éviter des contresens, ces citations du Syllabus doivent être replacées dans le contexte historique qui leur a donné naissance et dans l'ensemble du texte dont elles sont extraites.

Ci-dessous un extrait de l'encyclique et quelques propositions du Syllabus.   

( ...) Déjà, vous le savez très bien, vénérables frères, sitôt que, par le secret conseil de la Providence et sans aucun mérite de notre part nous fûmes élevés à la chaire de Pierre, voyant,  le coeur navré de douleur, l'horrible tempête soulevée par tant de doctrines perverses, les maux immenses et souverainement déplorables attirés sur le peuple chrétien par tant d'erreurs, Nous avons élevé la voix suivant le devoir de notre ministère apostolique et les illustres exemples de nos prédécesseurs ; et dans plusieurs encycliques publiées par nous, dans des allocutions prononcées en consistoire[1] et dans d'autres écrits apostoliques, nous avons condamné les principales erreurs de  notre triste époque (...). 

( ... ) Ces opinions fausses et perverses doivent être d'autant plus détestées que leur but principal est d'enchaîner et d'écarter cette force salutaire dont l'Eglise catholique, en vertu de l'institution et du commandementr de son divin Fondateur, doit faire usage jusqu'à la consommation des siècles, non moins à l'égard des particuliers qu'à l'égard des nations, des peuples et de leurs souverains ; ces fausses opinions veulent ausi détruire l'union et la concorde mutuelle du sacerdoce et de l'empire, toujours si salutaire à l'Eglise et à l'Etat. 

(...) En conséquence de cette idée absolument fausse du gouvernement social, ils[2] n'hésitent pas à favoriser cette opinion erronée, on ne peut plus fatale à l'Eglise catholique et au salut des âmes, et que notre prédécesseur d'heureuse mémoire Grégoire XVI, appelait un délire[3], savoir que "la liberté de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme ; qu'il doit être proclamé et assuré dans tout Etat bien constitué; et que les citoyens ont droit à la pleine liberté de manifester hautement et publiquement leurs opinions, quelles qu'elles soient, par la parole, par l'impression ou autrement, sans que l'autorité ecclésiastique ou civile puisse le limiter". Or, en soutenant ces affirmations téméraires, ils ne pensent pas, ils ne considèrent pas qu'ils prêchent une liberté de  perdition, et que "s'il est toujours permis aux opinions humaines d'entrer en conflit, il ne manquera jamais d'hommes qui oseront résister à la vérité et mettre leur confiance dans le verbiage de la sagesse humaine, vanité extrêmement nuisible que la foi et la sagesse chrétienne doivent soigneusement éviter , conformément à l'enseignement de NotreSeigneur Jésus-Christ lui-même". 

Quand la religion est bannie de la société civile, la doctrine et l'autorité de la révélation divine sont rejetées, la vraie notion de la justice et du droit humain s'obscurcit, se perd, et la force matérielle prend la place de la justice et du vrai droit. On voit donc clairement pourquoi certains hommes, ne tenant aucun compte des principes les plus certains de la saine raison, osent publier "que la volonté du peuple manifestée par ce qu'ils appellent l'opinion publique ou de telle autre manière, constitue la loi suprême, indépendante de tout droit divin et humain ; et que dans l'ordre politique, les faits accomplis, par cela même qu'ils sont accomplis, ont valeur du droit." Mais qui ne voit, qui ne sent très bien qu'une société soustraite aux lois de la religion et de la vraie justice  ne peut avoir d'autres buts que d'amasser, d'accumuler des richesses, et dans tous ses actes d'autre loi que l'indomptable désir de satisfaire ses passions et de se procurer des jouissances ? Voilà pourquoi les hommes de ce caractère poursuivent d'une haine cruelle les ordres religieux, sans avoir égard aux immenses services rendus par eux, à la religion, à la société et aux lettres ; pourquoi ils déblatèrent contre eux en disant qu'ils n'ont aucune raison légitime d'exister : ils font écho aux calomnies des hérétiques. ... 

Extrait du Syllabus : Quelques exemples des propositions jugées condamnables 

§ III. - Indifférentisme, Latitudinarisme

XV. Il est libre à chaque homme d'embrasser et de professer la religion qu'il aura réputée vraie, d'après la lumière de la raison(lettre apostolique Multiplices inte, du 10 juin1851 - Alloc. maxima quidem du 9 juin 1862). 

XVI. Les hommes peuvent trouver le chemin du salut éternel et obtenir le salut éternel dans le culte de n'importe quelle religion (Encycl.Qui pluribus du 9 nov. 1846 - Alloc. Ubi primum du 17 décembre 1847 - Encycl. Singulari quidem du 17 mars 1856). 

LV. L'Eglise doit être séparée de l'Etat et l'Etat séparé de l'Eglise (Alloc. Acerbissimum du 27 septembre 1852).

§ IX. - Erreurs sur le principat civil du pontife romain

LXXV. Les fils de l'Eglise chrétienne et catholique disputent entre eux sur la compatibilité de la royauté temporelle avec le pouvoir spirituel (lettre apostolique Ad apostolicos du 23 août 1851). 

LXXVI. L'abrogation de la souveraineté civile dont le saint Siège est en possesssion servirait même beaucoup à la liberté et au bonheur de l'Eglise (Alloc. Quibus quantisque du 20 avril 1849). 

§ X. - Erreurs qui se rapportent au libéralisme moderne

LXXVII. A notre époque, il n'est plus utile que la religion catholique soit considérée comme l'unique religion de l'Etat, à l'exclusion de tous les autres cultes (Alloc. Nemo vestrum du 26 juillet 1855). 

LXXX. Le pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne (Alloc. Jamdudum du 18 mars 1861).
 

[1] Réunion de cardinaux.

[2] "ils" désigne ici ceux qu'à l'époque on appelle "les libéraux" et en particulier les libéraux italiens. 

[3] Citation implicite de l'encyclique Mirari vos (15 août 1832) de Grégoire XVIcondamnant les idées de  Lamennais et des libéraux.

 

Texte 4

La brochure de Mgr Dupanloup

La convention du 15 septembre et l'encyclique du 8 décembre (1865) - Extraits
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Si l'encyclique Quanta cura n'attira guère l'attention hors des milieux ecclésiastiques, il en alla tout autrement du Syllabus, dont la forme aisément accessible souleva une immense émotion. S'il fut reçu avec enthousiasme par les milieux les plus ultramontains, la majorité des catholiques étaient stupéfaits, tandis que la presse irreligieuse ne cachait pas sa joie d'une telle aubaine et exploitait contre l'Eglise certaines propositions qui détachées de leur contexte ne pouvaient faire que scandale.

Se rendant compte de l'émotion soulevée, Mgr Dupanloup va, avec l'aide de Cochin, sortir une brochure qui, replaçant les propositions dans leur contexte, les rendait ainsi acceptables et désamorçant la bombe. Cette brochure, intitulée "La convention du 15 septembre et l'encyclique du 8 décembre", fut diffusée et traduite en des milliers d'exemplaires et connut un accueil triomphal. Pie IX indiqua que c'était bien ainsi qu'il fallait comprendre son encyclique et remercia Dupanloup d'avoir calmé la tempête, tandis que les intransigeants (Veuillot) et les milieux anticléricaux l'accusaient d'avoir déformé l'encyclique. Voici un extrait de la brochure de Dupanloup : 

( ... ) C'est le droit, la mision et l'honneur du Pape d'éclairer les consciences, de proclamer le devoir à la face des peuples et des souverains, d'élever la voix dans le monde pour la vérité et la justice !

Il faut de la politique : mais est-ce pour ébranler les sociétés ou pour les affermir sur leurs bases ?

Il condamne la violence brutale du fait et l'iniquité triomphante. Il défend l'inviolabilité du droit et de la justice ; l'inviolabilité du serment. Il maintient le respect du pouvoir ; et ces principes tutélaires en dehors desquels il n'y a point de paix et de sécurité pour aucun pays.

Il condamne le droit à l'émeute, la souveraineté du but, et des doctrines insensées qui sont vos périls, à vous, sociétés modernes, et qui font qu'un peuple n'est jamais sûr du lendemain. A qui ferez-vous croire, parce que le Pape condamne la violence brutale du nombre, et ne veut pas que l'on réduise tout le droit à un pur fait de majorité quelconque, qu'il condamne les constitutions fondées sur le suffrage universel ?

Non. Le Pape, de sa voix souveraine, proclame et revêt de l'autorité la plus haute, la grande vérité sociale et morale, que des sophistes comme J.J. Rousseau ont pu méconnaître, mais que les sages de tous les temps ont saluée : le nombre seul ne fait pas le droit.

Est-ce que les plus effoyables tyrannies n'ont pas été exercées souvent sur la terre au nom des majorités ? Et s'il y a le despotisme des souverains, n'y a-t-il pas aussi le despotisme plus tyrannique et plus cruel quelquefois des assemblées ?

Est-ce-qu'on ne peut pas fausser des comices comme tout le reste, et ne s’est-il jamais vu dans le monde de tristes comédies jouées au nom du suffrage universel ?

Mais y a-t-il réellement une forme de gouvernement que l'Eglise repousse ?

Non, l'Eglise est catholique, c'est-à-dire de tous les temps et de tous les lieux. Et elle ne demande qu'une chose : remplir sa mission, et vivre en paix avec tous les gouvernements du monde. C'est pourquoi méconnaissant sa pensée sur ce point comme sur tant d'autres, on nous fait ici des reproches si contradictoires, et tour à tour on nous accuse tantôt d'être incompatibles avec les gouvernements et tantôt d'être complices de tous les pouvoirs.

La vérité est que l'Eglise n'est inféodée, par sa nature, à aucune forme de gouvernement, et les accepte tous, pourvu qu'ils soient justes ; ce qui ne veut pas dire assurément qu'elle voit avec indifférence les peuples bien ou mal gouvernés, et qu'elle interdit à ses enfants le patriotisme.

Mais tous les gouvernements ont des formes changeantes : et l'Eglise ne s'inféode à aucun, parce qu'elle est éternelle et universelle. 

Tous les gouvernements sont relatifs et imparfaits. Il y a longtemps que l'on dispute parmi les hommes sur la meilleure forme du gouvernement, et vous pouvez relire dans Hérodote déjà de curieuses discussions sur les avantages et les inconvénients respectifs des démocraties, des oligarchies ou des monarchies. L'Eglise habite une région supérieure à ces discussions ; républiques, monarchies, empires, elle n'entre pas dans ces questions ; toutes ces diverses formes politiques sont laissées au libre choix de ses enfants ; j'ose dire qu'il n' y a pas à cet égard d'esprit plus libéral que le sien. (...)

Comment donc, avec un esprit aussi libéral, une constitution aussi large, l'Eglise serait-elle l'ennemi de la liberté publique ?

Parlez-vous de liberté illimitée ? Mais où et quand avez-vous rencontré dans l'histoire cette chimère ?

Où en êtes-vous vous-même en fait de liberté ? Souffrez que je vous le demande.

Pour moi, j'ai horreur des révolutions violentes, et l'étude que j'en ai faite a saisi mon âme jusque dans ses profondeurs. Et toutefois, je le dis hautement, je suis de ceux qui ont confiance dans les libertés civiles et politiques, et de ceux qui en espèrent le progrès pacifique dans mon pays. Je suis de ceux qui tentent loyalement cette expérience laborieuse, péril et gloire du XIXème siècle. Mais soyons modestes. Est-ce que cette expérience est terminée ? Est-ce qu'elle a réussi ? Je compte dans ma vie dix révolutions, et dans mon diocèse au moins six partis opposés. On lit tous les jours dans les journaux que la moindre liberté est un péril. Le plus fort des gouvernements[1] sur le territoire le plus unitaire ne laisse pas s'assembler vingt citoyens, ni se concerter trois évêques, ni se fondre sans difficultés une école de petits enfants, ni passer entre les lèvres d'un prêtre la bulle d'un Pape. Nous en sommes là, soixante-seize ans après 89, et les fameux principes de cette année-là sont toujours, sous bien des rapports, à l'état d'idéal encensé, mais inappliqué.

Vous-mêmes, avocats bruyants de la liberté, dans quels étranges oublis de la liberté tombez-vous sans cesse, en ce qui nous regarde ? Si quelques citoyens s'assemblent pour s'occuper d'opérations électorales, et tombent sous le coup de la loi qui interdit les réunions de plus de vingt personnes, nous catholiques, nous gémissons de cette défaillance de la liberté. Vous, si on nous frappe, si on nous condamne en conseil d'Etat, les blessures de la liberté en nos personnes ne vous touchent guère, et l'on surprend quelquefois vos applaudissements. Je pourrai vous faire dire ici en détail toutes les mesures peu libérales que vous avez demandées ou approuvées contre nous. Volà où vous en êtes vous-mêmes, en fait de libéralisme.

Puis, vous vous étonnez que le Pape, attaqué, bafoué, menacé chaque jour au nom de la liberté[2], se retourne contre ce mot à double entente. Et saint Pierre, son immortel prédécesseur, ne stigmatisait-il pas déjà cette fausse liberté, qu'il appelait velamen malitiae (1 Pierre 2, 16) !

Vous vous étonnez que, voyant remuer la terre sous vos expériences, il se défie encore, et vous vous écriez : "Non, ses principes sont incompatibles avec les nôtres, ils sont inapplicables ..." Est-ce que les vôtres sont appliqués ? Est-ce que vous proclamez autre chose qu'un idéal dans les nuages? Est-ce que vous n'êtes pas forcés, fiers philosophes, d'accepter la distinction qui vous choque si fort chez les théologiens, la distinction entre la thèse et l'hypothèse[3], la théorie et l'application !


[1] Dans tout ce passage, écrit en 1865, Dupanloup évoque les lois qu'avait prises  le gouvernement autoritaire de Napoléon III.

[2] Allusion à la situation des Etats du Pape "menacés chaque jour" au nom de la liberté au sens du risorgiamento.

[3] Distinction en vigueur chez des théologiens du XIXème siècle; La "thése" c'est le principe qui ne souffre pas d'accomodements; "l'hypothèse" ce sont ces accomodements que l'on est amené à prendre dans la vie en société; d'où l'explication de Dupanloup, c'est la distinction entre "la théorie et l'application".