HISTOIRE DE LA FOI CHRETIENNE
JEUDI 10 FEVRIER 2005

 

Texte 1

L’Evangile et l’Eglise
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Exégète et orientaliste, Alfred Loisy (1857-1940) était professeur à l’Institut catholique de Paris. Appliquant les méthodes modernes de la philologie aux textes bibliques, il revendiquait au nom de la liberté de recherche scientifique une indépendance de la critique et de l’Histoire par rapport aux dogmes de l’Eglise. Ses vues furent jugées trop hardies et il fut démis de sa chaire en 1893.

En 1902, la publication de L’Evangile et l’Eglise, en réponse à Harnack[1] ( L’Essence du christianisme) ouvrit la crise moderniste. Excommunié en 1908, Loisy poursuivit sa carrière au Collège de France.

Là où Harnack avait tendance à isoler l’Evangile de ses antécédents pour en extraire une essence valable pour toute l’humanité, Loisy présentait un christianisme enraciné dans l’Histoire. Son propos était d’abord d’analyser le rapport de continuité qui unit l’Evangile et l’Eglise dans l’Histoire. Mais pour lui, cette continuité ne pouvait se faire que par une adaptation fidèle à l’esprit mais non à la lettre.

A partir d’une interprétation historico-critique de l’Evangile – plus radicale que celle d’Harnack -, il faisait ressortir la continuité avec le développement du catholicisme dans son triple aspect institutionnel, dogmatique et culturel, mais en des termes et une forme si inhabituels pour l’époque qu’elle éveilla rapidement des soupçons. Dès janvier 1903, le cardinal Richard, archevêque de Paris, condamna le livre comme de nature à « troubler gravement la foi des fidèles sur les dogmes fondamentaux de l’enseignement catholique ».  

Le message de Jésus se renferme dans l’annonce du royaume prochain et l’exhortation à la pénitence pour avoir part au royaume. Tout ce qui est entré dans l’évangile de Jésus est entré dans la tradition chrétienne. Ce qui est vraiment évangélique dans le christianisme d’aujourd’hui n’est pas ce qui n’a jamais changé, car, en un sens, tout a changé, mais ce qui, nonobstant tous les changements extérieurs, procède de l’impulsion donnée par le Christ, s’inspire de son esprit, sert le même idéal et la même espérance. (…)

Jésus annonçait le royaume, et c’est l’Eglise qui est venue. Elle est venue en élargissant la forme de l’Evangile, qui était impossible à garder telle quelle, dès que le ministère de Jésus eut été clos par la passion.(…) Il est naturel que les symboles et les définitions dogmatiques soient en rapport avec l’état général des connaissances humaines dans le temps et le milieu où ils ont été constitués. Il suit de là qu’un changement considérable dans l’état de la science peut rendre nécessaire une interprétation nouvelle des anciennes formules, qui, conçues dans une autre atmosphère intellectuelle, ne se trouvent plus dire tout ce qu’il faudrait, ou ne le disent pas comme il conviendrait. Dans ce cas, l’on distinguera entre le sens matériel de la formule, l’image extérieure qu’elle présente et qui est en rapport avec les idées reçues dans l’antiquité, et sa signification proprement religieuse et chrétienne, l’idée fondamentale, qui peut se concilier avec d’autres vues sur la constitution du monde et la nature des choses. (…) La vérité seule est immuable, mais non son image dans notre esprit. (…)

Par suite de l’évolution politique, intellectuelle (…) une grande crise religieuse s’est produite un peu partout. Le meilleur moyen d’y remédier ne semble pas être de supprimer toute organisation ecclésiastique, toute orthodoxie et tout culte traditionnel, ce qui jetterait le christianisme hors de la vie et de l’humanité, mais de tirer parti de ce qui est, en vue de ce qui doit être, de ne rien répudier de ce que les siècles chrétiens ont transmis au nôtre, d’apprécier comme il convient la nécessité et l’utilité de l’immense développement qui s’est accompli dans l’Eglise, d’en recueillir les fruits et de le continuer, puisque l’adaptation de l’évangile à la condition changeante de l’humanité s’impose aujourd’hui comme toujours et plus que jamais.

Loisy. L’Evangile et l’Eglise, 4ème éd., 1908
 

[1] A. Harnack (1851-1930), grand historien de l’Eglise ancienne, de l’histoire des dogmes et spécialiste de la critique des textes, dont les travaux restent une référence. Il est aussi l’un des représentants du « protestantisme libéral ».