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HISTOIRE DE LA FOI CHRETIENNE
JEUDI 10 FEVRIER 2005

Texte 2

Un exemple, le Père Lagrange
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Fondateur de l’Ecole biblique de Jérusalem (1890) et de la Revue biblique ( 1892), le Père Lagrange (1855-1938) dominicain ,fut l’un des artisans de l’étude critique des textes bibliques. Dans le climat de répression qui suit la condamnation du modernisme (1907), le P.Lagrange estimait que la seule réfutation des erreurs se trouvait dans une fidélité égale envers l’enseignement dogmatique de l’Eglise et les exigences de la recherche scientifique. Publiée en 1909, La Méthode historique répondait à certaines des questions soulevées par la crise moderniste. 

Le développement du dogme 

Enfin, il faut le dire avec la théologie catholique, il y a le développement proprement dit, et qu’on peut dire intrinsèque, du dogme. Cette question est à l’ordre du jour. Je n’en dirai que ce qui me paraît nécessaire pour défendre la position que j’ai prise en caractérisant la révélation du Nouveau Testament comme définitive et absolue.

Par là, je n’entends pas nier un progrès très réel du dogme dans l’Eglise catholique. D’autre part, je me souviens que nos anciens théologiens eussent trouvé très mauvais qu’un moderne prétendît en savoir plus long que les Apôtres ; et avec raison ! Et derechef on eût sans doute embarrassé un fidèle de la primitive Eglise en lui demandant à brûle-pourpoint combien il y avait d’hypostases[1] en Jésus-Christ et combien dans la très sainte Trinité.

La solution de cette difficulté consiste peut-être à distinguer entre la valeur religieuse d’un dogme et son développement philosophique.

Ce dernier n’est ni à rejeter, ni à dédaigner.

Prenons comme exemple le dogme de l’incarnation : Jésus-Christ est une seule personne en deux natures. La définition était nécessaire, car la question étant posée, les penseurs du temps ayant déterminé ce qu’est la nature et ce qu’est la personne, dire que Jésus-Christ avait deux personnes, c’était nier qu’il fût le Fils de Dieu, préexistant dans la forme de Dieu ; et dire qu’il n’était plus qu’une nature divine, c’était nier qu’il fût vraiment fils de David. Mais cette définition sur la nature et la personne, absolument nécessaire, je le répète, à partir de la controverse arienne, et devenue partie intégrante du dogme, n’existait pas avant le Vème siècle. Elle est un gain pour l’esprit humain, puisqu’elle réalise l’accord du dogme avec la philosophie, mais est-elle un véritable gain au point de vue purement religieux ?

Je ne voudrais pas le nier à la légère, je courrais facilement le risque d’être mal compris. Mais enfin je voudrais maintenir que le dogme dans sa forme première avait déjà pour l’âme fidèle toute sa valeur religieuse. Au contemplatif qui veut s’unir à Jésus-Christ, il suffit de savoir qu’il est Dieu, et la pauvre femme qui n’a pas des idées très claires sur la distinction entre la personne et la nature – n’y a-t-il que les pauvres femmes qui en sont là ?- ne doit point être frustrée dans son pieux désir. Et les martyrs sont morts pour Jésus-Christ, en professant sa divinité, sans raisonner là-dessus. 

La révélation n’est pas liée à un « système du monde »  

C’était donc une immense erreur d’une portée incalculable, que de supposer que la Bible contenait, elle aussi, un système scientifique du monde. C’était une erreur dans laquelle on se laissa entraîner par attachement au péripatétisme[2] qu’on avait soudé si étroitement à la doctrine chrétienne, non seulement par sa philosophie, mais encore par sa partie scientifique. Mais saint Augustin n’était jamais tombé dans cette erreur, et lorsqu’il se demande ce que c’est que d’aller au ciel, de s’approcher du trône de Dieu et autres expressions semblables, on s’aperçoit aussitôt que sa doctrine est purement spirituelle, nullement liée à un système scientifique du monde qu’il admettait peut-être pour son compte. Car il avait une trop haute idée de l’enseignement divin pour admettre que Dieu, qui n’avait rien négligé pour nous fournir les connaissances nécessaires au salut, eût pris soin de nous enseigner ce qui ne nous servait pas pour le salut. (…)

En affirmant que la Bible ne contient aucune explication scientifique du monde, nous maintenons la religion dans la sphère d’où jamais la science ne la fera descendre. 

M.J. Lagrange. La Méthode historique. La critique biblique et l’Eglise. Editions du Cerf, 1966
 

[1] Terme utilisé par les Pères grecs pour préciser la foi de l’Eglise dans le mystère du Christ, qui n’a qu’une seule hypostase en deux natures. Le latin dira « une seule personne en deux natures ».

[2] Doctrine d’Aristote.