HISTOIRE DE LA FOI CHRETIENNE
JEUDI 10 FEVRIER 2005

 

Texte 3

Deux extraits du livre La France, pays de mission ? (1943)
_______________________________________________
 

Publié en 1943 par deux aumôniers de la JOC, H. Godin et Y. Daniel, La France, pays de mission ? provoqua un véritable choc dans le monde ecclésial. A l’époque, la « mission » désignait surtout la mission en terre païenne. Or, le livre faisait découvrir que pour une part de sa population, notamment le monde ouvrier (le prolétariat selon le vocabulaire de l’époque), la France aussi était pays de mission. Ce livre témoignait d’une nouvelle compréhension de la mission ,et impliquait  une organisation missionnaire distincte des paroisses.  

Une nouvelle compréhension de la mission… 

Le missionnaire ne « francise » pas un Chinois ou un Malgache, il ne l’ « européanise » même pas avant d’en faire un chrétien.

Son rôle est de bâtir une Eglise chinoise, une Eglise malgache…cent pour cent divine, selon l’Evangile du Christ et la doctrine de son Eglise, mais aussi cent pour cent incarnée dans le pays, dans les coutumes légitimes, dans la race : car ce ne sont pas seulement les individus qu’il faut christianiser, c’est aussi le milieu, ce sont aussi les institutions, les coutumes , les mœurs.

L’élan des missionnaires a été freiné souvent parce qu’on ne comprenait pas cela, parce que, fiers de notre culture occidentale, nous avions tendance à vouloir en faire, pour les indigènes, une condition préalable à la foi.

Oh ! bien sûr, ce n’était pas vu aussi clairement que nous le disons si facilement aujourd’hui ; mais le christianisme qu’on prêchait n’était pas un christianisme absolument désintéressé, c’était un christianisme déjà incarné, déjà incorporé dans une civilisation, dans notre civilisation. C’était un christianisme qui, pour être pleinement compris, totalement vécu, paraissait exiger d’abord la conversion à cette civilisation.

Le vrai missionnaire va construire une Eglise, il ne va pas agrandir la Communauté chrétienne à laquelle il appartient ; il ne va pas lui créer une succursale, comme font les maisons de commerce européennes qui établissent des « comptoirs » dans les colonies. Le vrai missionnaire va présenter la Bonne Nouvelle du Christ aux âmes justifiées, éclairées, sanctifiées, guidées par le Saint-Esprit, et il va aider et admirer une nouvelle incarnation de la vérité dans une nouvelle Communauté humaine.

… son application : la conversion de foi implique-t-elle conversion à une autre culture ?

Le paragraphe ci-dessous ( sous-titre : « la conversion du prolétariat ») est extrait  d’un  développement intitulé

« Difficulté pour les païens d’entrer dans le milieu chrétien paroissial ».

Le prolétaire ne connaît pas l’Eglise : ils sont tellement séparés ; mais, lorsqu’il la rencontre, il faudrait encore qu’il puisse la reconnaître.

Dans l’état actuel des choses, la conversion d’un prolétaire vivant en plein milieu prolétaire offre des difficultés quelque peu comparables à la conversion des païens des missions lointaines. Il faut qu’il abandonne, lui aussi, non pas le mal qui était dans sa vie, mais toute sa vie : ses amis, ses relations, ses habitudes, ses sorties du dimanche ; il faut qu’il change de mode de vie, qu’il quitte son milieu.

Or, cela exige de l’héroïsme, un héroïsme que nous ne pouvons pas imaginer ; alors, beaucoup hésitent, certains reculent. (…)

Essayons de réaliser notre prolétaire arrivant dans le milieu paroissial. Est-ce qu’en fait nous ne faisons pas tout simplement comme le missionnaire qui voudrait commencer par enseigner la langue française, par donner le costume européen, par inculquer les mœurs et les coutumes de chez nous aux païens qu’il doit évangéliser ?

On comprend le prétexte : il est plus facile pour le missionnaire de prêcher la religion du Christ dans ce contexte, c’est plus sûr et plus glorieux pour lui.

Mais il faut se poser la question : pourquoi vouloir convertir d’abord à une culture et faire de l’adhésion à cette culture comme une condition de l’adhésion à la foi ? On s’étonne de ce que nos païens hésitent à venir à l’Eglise ou refusent. Est-ce bien ainsi qu’il faut envisager le problème ? N’y a-t-il pas une Eglise à fonder parmi eux ? N’ont-ils pas à « faire », à « vivre » une communauté chrétienne, une Eglise ? Certaines de nos erreurs viennent peut-être de ce que nous oublions le vrai sens de l’appartenance à l’Eglise …

En tout cas, on doit le dire courageusement : en 1943, la foi n’est pas prêchée dans tout un milieu, des millions d’hommes ne sont plus évangélisés en France. 

 H. Godin et Y. Daniel. La France, pays de mission ? Editions du Cerf, 1943