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JM.VEZIN |
CONSTITUTION
PASTORALE SUR
L'ÉGLISE DANS LE MONDE DE CE TEMPS
GAUDIUM ET
SPES
La place de l'Eglise dans le monde n'est pas une
question nouvelle. Saint Paul recommandait : " ne vous modelez
pas sur le monde présent " (Rm 12 2) ; dans sa grande prière
d'intercession, le Christ dit : " [ceux que tu m'as donnés]
ne sont pas du monde, [mais] comme tu m'as envoyé dans le monde,
moi aussi je les ai envoyés dans le monde " (Jn 17). Historiquement,
à partir du IVème siècle (Constantin), c'est l'Eglise qui régit
le monde, spirituellement et temporellement ; on est alors en
chrétienté. A partir du XIVème siècle, cependant, les nations
se constituent, et la question de leur pouvoir par rapport au
pape se pose ; jusqu'au XIXème siècle, l'Eglise se pense ainsi
comme un Etat (il y a d'ailleurs des " Etats du pape "), et son
rapport au monde est largement d'ordre juridique.
Peu à peu, cependant, l'Eglise réfléchit
à son rôle dans le monde : des laïcs y agissent en effet ; Pie
XII, repoussant l'idée que l'Eglise puisse " se retirer dans son
sanctuaire ", la définit plutôt comme la communauté des fidèles
sur la terre. Mais ce sont surtout trois encycliques qui influencent
les Pères conciliaires ; deux sont dues à Jean XXIII : Mater
et Magistra (1961), qui traite de la nécessité et des modalités
de la présence de l'Eglise dans le monde, et Pacem in Terris
(1963), le testament d'un pape qui se sait très malade et qui,
pour promouvoir la paix et aider à comprendre ce qu'est le Royaume
de Dieu, adresse " à tous les hommes de bonne volonté " un appel
à déchiffrer les " signes des temps " (cf. document
9). La troisième, due à Paul VI, Ecclesiam Suam
(1964), se présente comme une charte du dialogue, notamment avec
le monde.
Un message du Concile au monde avait été
rédigé dès la première session ; mais ce n'est que lentement que
l'idée d'un texte plus officiel s'imposa, prenant progressivement
en compte la réflexion sur l'Eglise de Lumen Gentium. Longtemps
connu sous l'appellation de " schéma 13 ", Gaudium et Spes
est marqué par une théologie nouvelle, non pas déductive (partant
des affirmations de la foi pour les appliquer au monde), mais
inductive (partant des réalités concrètes du monde - signes des
temps -, pour se demander ensuite comment les évangéliser). Ce
qui explique qu'un long exposé préliminaire soit consacré à décrire
ce monde. Ce n'est qu'ensuite que la première partie explicite
l'intuition de l'Eglise sur l'homme et sur le monde. Sur l'homme,
" image de Dieu ", être social, le texte dit que son intelligence
doit s'accompagner de sagesse ; il souligne la grandeur de sa
liberté ; si les hommes ne sont pas tous égaux, les discriminations
ne sont pas dans le dessein de Dieu. S'agissant de la mort, l'Eglise
offre sa vision " à l'examen de tout homme ". Traitant
de l'athéisme, le texte souligne que les croyants en sont pour
une part responsables (sont-ils miroir du Christ ?), et que l'espérance
chrétienne ne doit pas les détourner des tâches terrestres. Un
chapitre est consacré à l'activité humaine, qui correspond au
dessein de Dieu ; les réalités terrestres ont leur autonomie (sans
que cela aille jusqu'à ignorer leur lien avec la Création). Le
texte, en revanche, ne traite que peu de la place de la femme.
Chaque chapitre de cette première partie s'achève par un paragraphe
sur le Christ : " l'Esprit Saint offre à tous, d'une façon
que Dieu connaît, la possibilité d'être associés au mystère pascal
".
La deuxième partie aborde des problèmes
concrets : famille, culture, vie économique et sociale, vie politique,
sauvegarde de la paix. Sur la famille, la commission préparatoire
au texte comprenait des laïcs, et la rédaction s'en ressent. Traditionnellement,
l'Eglise avait en effet une vision " pessimiste " de la relation
humaine et de la relation sexuelle : le mariage, perçu comme un
remède à la concupiscence, devait être préservé de la passion
; et une encyclique indiquait, en 1930, que la fin essentielle
du mariage était la procréation. Cependant, dès avant la guerre,
une spiritualité nouvelle apparaissait : la sexualité n'y était
plus considérée comme simplement biologique, mais comme vraiment
humaine, et le foyer, s'il visait la procréation, était aussi
une réalité pour le couple en tant que couple. Le Concile combine
ces deux approches, mais il met particulièrement en relief l'amour
conjugal, " éminemment humain ", qui résulte " d'un
sentiment volontaire " (et non pas d'un instinct), et qu'il
faut penser comme l'amour du Christ pour son Eglise. Le mariage
est un sacrement, qui manifeste le Sauveur dans le monde. Si ce
sont les époux qui sont reconnus comme étant juges du nombre de
leurs enfants, la question difficile des moyens de régulation
des naissances est cependant renvoyée à une commission pontificale
; le Concile s'en tient donc sur ce point à une formulation prudente.
Ainsi, en mettant en relief la qualité spirituelle
de l'amour conjugal, le Concile en revenait d'une vision " pessimiste
" sur le mariage. D'autres textes sur le même sujet parurent ultérieurement
: l'encyclique Humanae Vitae, qui fut mal reçue, et une
exhortation de Jean-Paul II, Familiaris Consortio, qui
concluait une réflexion sur la famille menée par le synode des
évêques en 1980.