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LE CONCILE VATICAN II
JEUDI 05 DÉCEMBRE 2002

TEXTE 12 (extraits)

GAUDIUM ET SPES
CONSTITUTION PASTORALE SUR
L'EGLISE DANS LE MONDE DE CE TEMPS[1]


Avant-propos

1. Etroite solidarité de l'Eglise avec l'ensemble de la famille humaine
Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tout ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n'est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. Leur communauté, en effet, s'édifie avec des hommes, rassemblés dans le Christ, conduits par l'Esprit-Saint dans leur marche vers le royaume du Père, et porteurs d'un message de salut qu'il leur faut proposer à tous. La communauté des chrétiens se reconnaît donc réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire.

2. A qui s'adresse le Concile
§ 1. C'est pourquoi, après s'être efforcé de pénétrer plus avant dans le mystère de l'Eglise, le deuxième Concile du Vatican n'hésite pas à s'adresser maintenant, non plus aux seuls fils de l'Eglise et à tous ceux qui se réclament du Christ, mais à tous les hommes.
À tous il veut exposer comment il envisage la présence et l'action de l'Eglise dans le monde d'aujourd'hui.
§ 2. Le monde qu'il a ainsi en vue est celui des hommes, la famille humaine tout entière avec l'univers au sein duquel elle vit. C'est le théâtre où se joue l'histoire du genre humain, le monde marqué par l'effort de l'homme, ses défaites et ses victoires. Pour la foi des chrétiens, ce monde a été fondé et demeure conservé par l'amour du Créateur ; il est tombé certes sous l'esclavage du péché, mais le Chrit par la Croix et la Résurrection, a brisé le pouvoir du Malin et l'a libéré pour qu'il soit transformé selon le dessein de Dieu et qu'il parvienne ainsi à son accomplissement.

3. Le service de l'homme
§ 2. "... en proclamant la très noble vocation de l'homme et en affirmant qu'un germe divin est déposé en lui, ce saint Synode offre au genre humain la collaboration sincère de l'Eglise pour l'instauration d'une fraternité universelle qui réponde à cette vocation. Aucune ambition terrestre ne pousse l'Eglise; elle ne vise qu'un seul but : continuer sous l'impulsion de l'Esprit consolateur (Paraclet), l'œuvre même du Christ, venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité, pour sauver, non pour condamner, pour servir, non pour être servi.

Exposé préliminaire

LA CONDITION HUMAINE DANS LE MONDE D'AUJOURD'HUI


4. Espoirs et angoisses
§ 1. Pour mener à bien cette tâche, l'Eglise a le devoir, à tout moment, de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l'Evangile de façon qu'elle puisse répondre d'une manière adaptée à chaque génération, aux questions éternelles des hommes sur le sens de la vie présente et future et sur leurs relations réciproques. Il importe donc de connaître et de comprendre ce monde dans lequel nous vivons, ses attentes, ses aspirations, son caractère souvent dramatique. Voici, tels qu'on peut les esquisser, quelques-uns des traits fondamentaux du monde actuel.

Dans les paragraphes qui suivent, le Concile se livre donc à une analyse des "signes des temps" dont vous trouverez ci-dessous les principaux aspects. Il faut souligner que le Concile a estimé nécessaire de placer cet exposé préliminaire avant tout exposé "religieux" dont il constitue, de son point de vue, l'indispensable préalable. Cette reconnaissance et cette prise en compte préalable des réalités terrestres est une des marques spécifiques de cette Constitution et plus généralement du Concile. Nous survolons cette analyse, effectuée dans les années soixante, et qui en porte la marque.

4. §2. Le genre humain vit aujourd'hui un âge nouveau de son histoire caractérisé par des changements profonds et rapides qui s'étendent peu à peu à l'ensemble du globe .....
§ 3. Comme en toute crise de croissance, cette transformation ne va pas sans de sérieuses difficultés...
§ 4. Jamais le genre humain n'a regorgé de tant de richessses, de tant de possibilités, d'une telle puissance économique; et pourtant une part considérable des habitants du globe sont encore tourmentés par la faim et la misère, et des multitudes d'êtres humains ne savent ni lire ni écrire.....et le danger demeure d'une guerre capable de tout anéantir.
§ 5. Marquès par une situation si complexe, un très grand nombre de nos contemporains ont beaucoup de mal à discerner les valeurs permanentes ; en même temps, ils ne savent comment les harmoniser avec les découvertes récentes. Une inquiétude les saisit et ils s'interrogent avec un mélange d'espoir et d'angoisse sur l'évolution actuelle du monde. Celle-ci jette à l'homme un défi; mieux elle l'oblige à répondre.

5. Une mutation profonde
§ 1. ... Une mutation d'ensemble qui tient à la prédominance, dans la formation de l'esprit, des sciences mathématiques, naturelles ou humaines et, dans l'action, de la technique, fille des sciences. Cet esprit scientifique a façonné d'une manière différente du passé l'état culturel et les modes de penser....
§ 2. ... Le progrès des sciences biologiques, psychologiques et sociales .... En même temps, le genre humain se préoccupe, et de plus en plus, de prévoir désormais son propre développement démographique et de le contrôler.
§ 3. Le mouvement même de l'Histoire devient si rapide que chacun a peine à le suivre. ...

6. Changement dans l'ordre social
§ 1. Du même coup il se produit des changements, de jour en jour plus importants, dans les communautés locales traditionnelles ...
§ 2. Une société de type industriel s'étend peu à peu, ... transformant radicalement les conceptions et les conditions de vie en société. De la même façon la civilisation urbaine ....(s'étend).
§ 3. Des moyens de communication sociale nouveaux, et sans cesse plus perfectionnés....
§ 4. On ne doit pas négliger non plus le fait que tant d'hommes, poussés par diverses raisons à émigrer, sont amenés à changer de modes de vie.
§ 5. En somme les relations de l'homme avec ses semblables se multiplient sans cesse ... La "socialisation" elle-même entraîne à son tour de nouveaux liens, sans favoriser toujours pour autant la "personnalisation".
§ 6. En vérité, cette évolution se manifeste surtout dans les nations qui bénéficient déjà des avantages du progrès économique et technique; mais elle est aussi à l'œuvre chez les peuples en voie de développement qui souhaitent procurer à leurs pays les bienfaits de l'industrialisation et de l'urbanisation. ...

7. Changements psychologiques, moraux, religieux
§ 1. La transformation des mentalités et des structures conduit souvent à une remise en question des valeurs reçues, tout particulièrement chez les jeunes ...
§ 2. Les cadres de vie, les lois, les façons de penser et de sentir hérités du passé ne paraissent pas toujours adaptés à l'état actuel des choses : d'où le désarroi du comportement et même des règles de conduite.
§ 3. Les conditions nouvelles affectent enfin la vie religieuse elle-même. D'une part, l'essor de l'esprit critique la purifie d'une conception magique du monde et des survivances superstitieuses, et exige une adhésion de plus en plus personnelle et active à la foi, nombreux sont ainsi ceux qui parviennent à un sens plus vivant de Dieu. D'autre part, des multitudes sans cesse plus denses s'éloignent en pratique de la religion. Refuser Dieu ou la religion, ne pas s'en soucier, n'est plus comme en d'autres temps, un fait exceptionnel ...

8 Les déséquilibres du monde moderne
§ 1. Une évolution aussi rapide ... engendre ou accroît contradictions et déséquilibres.
§ 2. Au niveau de la personne elle-même ...
§ 3. ... au sein de la famille, ....
§ 4. ... entre les races, entre les diverses catégories sociales, entre pays riches, moins riches et pauvres; enfin entre les institutions internationales nées de l'aspiration des peuples à la paix et les propagandes idéologiques ou les égoïsmes collectifs qui se manifestent au sein des nations et des autres groupes.

9. Les aspirations de plus en plus universelles du genre humain
§ 1. Pendant ce temps la conviction grandit que le genre humain peut et doit non seulement renforcer sans cesse sa maîtrise sur la création, mais qu'il peut en outre instituter un ordre politique social et économique, qui soit toujours plus au service de l'homme, et qui permette à chacun, à chaque groupe d'affirmer sa dignité propre et de la développer.
§ 2. D'où les âpres revendications d'un grand nombre qui, prenant nettement conscience des injustices et de l'inégalité de la distribution des biens, s'estiment lésés....Les peuples de la faim interpellent les peuples de l'opulence.

§ 4 Ainsi le monde moderne apparait à la fois comme puissant et faible, capable du meilleur et du pire ...

10. Les interrogations profondes du genre humain
§ 1. En vérité, les déséquilibres qui travaillent le monde moderne sont liés à un déséquilibre plus fondamental, qui prend racine dans le cœur même de l'homme. C'est en l'homme lui-même, en effet, que de nombreux éléments se combattent. D'une part, comme créature il fait l'expérience de ses multiples limites; d'autre part, il se sent illimité dans ses désirs et appelé à une vie supérieure ...
Après avoir décrit quelques-unes des attitudes courantes de l'homme moderne, le Concile ajoute :

Néanmoins, le nombre croît de ceux qui, face à l'évolution présente du monde, se posent les questions les plus fondamentales ou les perçoivent avec une acuité nouvelle. Qu'est-ce que l'homme ? Que signifient la souffrance, le mal, la mort, qui subsistent malgré tant de progrès ? A quoi bon ces victoires payées d'un si grand prix ? Que peut apporter l'homme à la société ? Que peut-il en attendre ? Qu'adviendra-t-il après cette vie ?

§ 2. L'Eglise, quant à elle, croit que le Christ, mort et ressuscité pour tous, offre à l'homme, par son Esprit, lumière et forces pour lui permettre de répondre à sa très haute vocation. .....C'est pourquoi, sous la lumière du Christ, image du Dieu invisible, premier-né de toute créature, le Concile se propose de s'adresser à tous, pour éclairer le mystère de l'homme et pour aider le genre humain à découvrir la solution des problèmes majeurs de notre temps.


Première partie

L'EGLISE ET LA VOCATION HUMAINE


Chapitre I- LA DIGNITE DE LA PERSONNE HUMAINE

12. l'homme à l'image de Dieu
§ 1. Croyants et incroyants sont généralement d'accord sur ce point : tout sur terre doit être ordonné à l'homme comme à son centre et à son sommet.
§ 2. Mais qu'est-ce que l'homme ? Sur lui-même il a proposé et propose encore des opinions multiples, diverses et même opposées ...Ces difficultés, l'Eglise les ressent à fond. Instruite par la Révélation divine, elle peut y apporter une réponse, où se trouve dessinée la condition véritable de l'homme, où sont mises au clair ses faiblesses, mais où peuvent en même temps être justement reconnues sa dignité et sa vocation.
§ 3. La Bible, en effet, enseigne que l'homme a été créé "à l'image de Dieu" ...
§ 4. Mais Dieu n'a pas créé l'homme solitaire ... car l'homme par sa nature profonde est un être social, et sans relation avec autrui, il ne peut ni vivre ni épanouir ses qualités.

13. Le péché
§ 1. Etabli par Dieu dans un état de justice, l'homme séduit par le Malin, dès le début de son histoire, a abusé de sa liberté, en se dressant contre Dieu et en désirant parvenir à sa fin hors de Dieu. ... Ce que la Révélation divine nous découvre ainsi, notre propre expérience le confirme . ...
§ 2. C'est donc en lui-même que l'homme est divisé. Voici que toute la vie des hommes, individuelle et collective , se manifeste comme une lutte, combien dramatique, entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténébres. ... Quant au péché, il amoindrit l'homme lui-même en l'empêchant d'atteindre sa plénitude.
§ 3. Dans la lumière de cette Révélation, la sublimité de la vocation humaine, comme la profonde misère de l'homme, dont tous font l'expérience, trouvent leur signification ultime.

14. Constitution de l'homme
§ 1. Corps et âme, mais vraiment un ...
§ 2. En vérité, l'homme ne se trompe pas lorsqu'il se reconnaît supérieur aux éléments matériels...

15. Dignité de l'intelligence, vérité et sagesse
§ 1. Participant à la lumière de l'intelligence divine, l'homme a raison de penser que par sa propre intelligence, il dépasse l'univers des choses ... Car l'intelligence ne se borne pas aux seuls phénomènes ; elle est capable d'atteindre avec une authentique certitude, la réalité intelligible, en dépit de la part d'obscurité et de faiblesse que laisse en elle le péché.
§ 2. Enfin la nature intelligente de la personne trouve et doit trouver sa perfection dans la sagesse. Celle-ci attire avec force et douceur l'esprit de l'homme vers la recherche et l'amour du vrai et du bien ; l'homme qui s'en nourrit est conduit du monde visible à l'invisible.
§ 3. Plus que tout autre, notre époque a besoin d'une telle sagesse, pour humaniser ses propres découvertes, quelles qu'elles soient. L'avenir du monde serait en péril si elle ne savait pas se donner des sages. Pourquoi ne pas ajouter cette remarque : de nombreux pays, pauvres en biens matériels, mais riches en sagesse, pourront puissamment aider les autres sur ce point.

16. Dignité de la conscience morale
§ 1. Au fond de sa conscience, l'homme découvre la présence d'une loi qu'il ne s'est pas donnée à lui-même, mais à laquelle il est tenu d'obéir... loi inscrite par Dieu au cœur de l'homme ; sa dignité est de lui obéir, et c'est elle qui le jugera. La conscience est le centre le plus secret de l'homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre. C'est d'une manière admirable que se découvre à la conscience cette loi qui s'accomplit dans l'amour de Dieu et du prochain. ...
Toutefois, il arrive souvent que la conscience s'égare, par suite d'une ignorance invincible, sans perdre pour autant sa dignité. Ce que l'on ne peut dire lorsque l'homme se soucie peu de rechercher le vrai et le bien et lorsque l'habitude du péché rend peu à peu sa conscience presque aveugle.

17. Grandeur de la liberté
Mais c'est toujours librement que l'homme se tourne vers le bien. Cette liberté, nos contemporains l'estiment grandement et ils la poursuivent avec ardeur. Et ils ont raison. Souvent cependant ils la chérissent d'une manière qui n'est pas droite, comme la licence de faire n'importe quoi, pourvu que cela plaise, même le mal.
Mais la vraie liberté est en l'homme un signe privilégié de l'image divine. Car Dieu a voulu le laisser à son propre conseil ... La dignité de l'homme exige donc de lui qu'il agisse selon un choix conscient et libre, mû et déterminé par une conviction personnelle et non sous le seul effet de poussées instinctives ou d'une contrainte extérieure. ... Ce n'est toutefois que par le secours de la grâce divine que la liberté humaine blessée par le péché, peut s'ordonner à Dieu ...

18. Le mystère de la mort
§ 1. C'est devant le mystère de la mort que l'énigme de la condition humaine atteint son sommet. .... Le germe d'éternité qu'il porte en lui, irréductible à la seule matière, s'insurge contre la mort. ... Le prolongement de la vie que la biologie procure ne peut satisfaire ce désir d'une vie ultérieure invinciblement ancrée dans son cœur .
§ 2. Mais si toute imagination ici défaille, l'Eglise instruite par la Révélation affirme que Dieu a créé l'homme en vue d'une fin bienheureuse, au-delà des misères du temps présent. ...
Cette victoire le Christ l'a acquise en ressuscitant, libérant l'homme de la mort par sa propre mort. À partir des titres sérieux qu'elle offre à l'examen de tout homme, la foi est ainsi en mesure de répondre à son interrogation angoissée sur son propre avenir. Elle nous offre en même temps la possibilité d'une communion dans le Christ avec nos frères bien-aimés qui sont déjà morts, en nous donnant l'espérance qu'ils ont trouvé près de Dieu la véritable vie.

19. Formes et racines de l'athéisme
§ 1. L'aspect le plus sublime de la dignité humaine se trouve dans cette vocation de l'homme à communier avec Dieu. ... Mais beaucoup de nos contemporains ne perçoivent pas du tout ou même rejettent explicitement le rapport intime et vital qui unit l'homme à Dieu : à tel point que l'athéisme compte parmi les faits les plus graves de ce temps et doit être soumis à un examen très attentif.
§ 2 On désigne sous le nom d'athéisme des phénomènes entre eux très divers. En effet, tandis que certains athées nient Dieu expressément, d'autres pensent que l'homme ne peut absolument rien affirmer de lui. D'autres encore traitent le problème de Dieu de telle façon que ce problème semble dénué de sens. Beaucoup, outrepassant indûment les limites des sciences positives, ou bien prétendent que la seule raison scientifique explique tout, ou bien, à l'inverse, ne reconnaissent comme définitive absolument aucune vérité.
Certains font un tel cas de l'homme que la foi en Dieu s'en trouve comme totalement affaiblie (enervis), plus préoccupés qu'ils sont, semble-t-il, d'affirmer l'homme que de nier Dieu. D'autres se représentent un Dieu sous un jour tel que, en le repoussant, ils refusent un Dieu qui n'est en aucune façon celui de l'Evangile.
D'autres n'abordent même pas le problème de Dieu : ils paraissent étrangers à toute inquiétude religieuse et ne voient pas pourquoi ils se soucieraient encore de religion. L'athéisme, en outre, naît souvent, soit d'une protestation révoltée contre le mal dans le monde, soit du fait que l'on attribue à tort à certains idéaux humains un tel caractère d'absolu qu'on en vient à les prendre pour Dieu. ...
§ 3. Certes, ceux qui délibérement s'efforcent d'éliminer Dieu de leur cœur et d'écarter les problèmes religieux, en ne suivant pas le "dictamen" de leur conscience, ne sont pas exempts de faute. Mais les croyants eux-mêmes portent souvent, à cet égard, une certaine responsabilité. Car l'athéisme, considéré dans son ensemble, ne trouve pas son origine en lui-même ; il la trouve en diverses causes, parmi lesquelles il faut compter une réaction critique en face des religions et spécialement, en certaines régions, en face de la religion chrétienne. C'est pourquoi dans cette genèse de l'athéisme, les croyants peuvent avoir une part qui n'est pas mince, dans la mesure où, par la négligence dans l'éducation de leur foi, par des présentations trompeuses de la doctrine, et aussi par des défaillances de leur vie religieuse, morale et sociale, on peut dire d'eux qu'ils voilent l'authentique visage de Dieu et de la religion plus qu'ils ne révèlent.

20. L'athéisme systématique
...
§ 2. Parmi les formes de l'athéisme contemporain, on ne doit pas passer sous silence celle qui attend la libération de l'homme surtout de sa libération économique et sociale. A cette libération s'opposerait par sa nature même, la religion dans la mesure où, érigeant l'espérance de l'homme sur le mirage d'une vie future, elle le détournerait d'édifier la cité terrrestre. C'est pourquoi les tenants d'une telle doctrine, là où ils deviennent les maîtres du pouvoir, attaquent la religion avec violence, utilisant pour la diffusion de l'athéisme, surtout en ce qui regarde l'éducation de la jeunesse, tous les moyens de pression dont les pouvoirs publics disposent.

21. L'attitude de l'Eglise face à l'athéisme
§ 3. L'Eglise tient que la reconnaissance de Dieu ne s'opppose en aucune façon à la dignité de l'homme, puisque cette dignité trouve en Dieu lui-même ce qui la fonde et ce qui l'achève. Car l'homme a été établi en société, intelligent et libre, par Dieu son Créateur. Mais surtout comme fils, il est appelé à l'intimité même de Dieu et au partage de son propre bonheur. L'Eglise enseigne, en outre, que l'espérance eschatologique ne diminue pas l'importance des tâches terrestres, mais en soutient bien plutôt l'accomplissement par de nouveaux motifs. A l'opposé, lorsque manquent le support divin et l'espérance de la vie éternelle, la dignité de l'homme subit une très grave blessure, comme on le voit souvent aujourd'hui, et l'énigme de la vie et de la mort, de la faute et de la souffrance reste sans solution : ainsi, trop souvent, les hommes s'abîment dans le désespoir.

§ 5. Quant au remède à l'athéisme, on doit l'attendre d'une part d'une présence adéquate de la doctrine, d'autre part de la pureté de vie de l'Eglise et de ses membres. C'est à l'Eglise qu'il revient en effet de rendre présents et comme visibles Dieu le Père et son Fils incarné, en se renouvelant et se purifiant sans cesse, sous la conduite de l'Esprit-Saint. Il y faut surtout le témoignage d'une foi vivante et adulte, c'est-à-dire une foi formée à reconnaître lucidement les difficultés et capable de les surmonter. ...

§ 7. Car l'Eglise sait parfaitement que son message est en accord avec le fond secret du cœur humain quand elle défend la dignité de la vocation de l'homme, et rend ainsi l'espoir à ceux qui n'osent plus croire à la grandeur de leur destin. Ce message, loin de diminuer l'homme sert à son progrès en répandant lumière, vie et liberté et, en dehors de lui, rien ne peut combler le cœur humain: "tu nous a faits pour toi", Seigneur, "et notre cœur est sans repos jusqu'à ce qu'il trouve son repos en toi".

22. Le Christ, homme nouveau
§ 1. En réalité, le mystère de l'homme ne s'éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné. ....
§ 2. "Image du Dieu invisible " (Col. 1,15), il est l'Homme parfait qui a restauré dans la descendance d'Adam la ressemblance divine, altérée dès le premier péché. Parce qu'en lui la nature humaine a été assumée non absorbée, par le fait même cette nature a été élevée en nous à une dignité sans égale. Car, par son incarnation, le Fils de Dieu s'est en quelque sorte uni lui-même à tout homme. Il a travaillé avec des mains d'homme il a pensé avec une intelligence d'homme, il a agi avec une volonté d'homme, il a aimé avec un cœur d'homme. Né de la Vierge Marie, il est vraiment devenu l'un de nous, en tout semblable à nous hormis le péché.
§3. ... En sorte que chacun de nous peut dire avec l'Apôtre : le Fils de Dieu "m'a aimé et il s'est livré pour moi" (Gal 2,20). En souffrant pour nous, il ne nous a pas simplement donné l'exemple, afin que nous marchions sur ses pas, mais il a ouvert une route nouvelle : si nous la suivons, la vie et la mort deviennent saintes et acquièrent un sens nouveau.
§ 4. Devenu conforme à l'image du Fils, premier-né d'une multitude de frères, le chrétien reçoit "les prémices de l'Esprit" (Rom 8,23) qui le rendent capable d'accomplir la loi nouvelle de l'amour. ....
Certes pour un chrétien, c'est une nécessité et un devoir de combattre le mal au prix de nombreuses tribulations et de subir la mort. Mais, associé au mystère pascal, devenant conforme au Christ dans la mort, fortifié par l'espérance, il va au devant de la résurrection.
§ 5. Et cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l'homme est réellement unique, nous devons tenir que l'Esprit-Saint offre à tous, d'une façon que Dieu connaît, la possibilité d'être associé au mystère pascal.
§ 6. Telle est la qualité et la grandeur du mystère de l'homme, ce mystère que la Révélation chrétienne fait briller aux yeux des croyants. C'est donc par le Christ et dans le Christ que s'éclaire l'énigme de la douleur et de la mort qui, hors de son Evangile, nous écrase. Le Christ est ressuscité; par sa mort, il a vaincu la mort, et il nous a abondamment donné la vie pour que devenus fils dans le Fils, nous clamions dans l'Esprit : Abba, Père !

Chapitre II : LA COMMUNAUTE HUMAINE

23. But poursuivi par le Concile
§ 2.
Comme de récents documents du magistère ont abondamment expliqué la doctrine chrétienne sur la société humaine, le Concile s'en tient au rappel de quelques vérités majeures dont il expose les fondements à la lumière de la Révélation. Il insiste ensuite sur quelques conséquences qui revêtent une importance particulière en notre temps.

Le Concile examine ainsi le caractère communautaire de la vocation humaine dans le plan de Dieu (§ 24), l'interdépendance de la personne et de la société (§ 25), la promotion du bien commun (§26)
À cet effet le Concile, se référant à Mater et Magistra, rappelle les droits et devoirs inhérents à la dignité de la personne humaine :

26. § 2. ... grandit la conscience de l'éminente dignité de la personne humaine, supérieure à toutes choses et dont les droits et les devoirs sont universels et inviolables. Il faut donc rendre accessible à l'homme tout ce dont il a besoin pour mener une vie vraiment humaine, par exemple : nourriture, vêtement, habitat, droit de choisir librement son état de vie et de fonder une famille, droit à l'éducation, au travail, à la réputation, au repect, à une information convenable, droit d'agir selon la droite règle de sa conscience, droit à la sauvegarde de la vie privée et à une juste liberté, y compris en matière religieuse. § 3. Aussi l'ordre social et son progrès doivent-ils toujours tourner au bien des personnes, puisque l'ordre des choses doit être subordonné à l'ordre des personnes et non l'inverse. ...

Puis le Concile insiste sur le respect de la personne humaine (§ 27), le respect et l'amour des adversaires (§ 28), rappelant ici, à la suite de Pacem in terris (§ 158) qu'il faut distinguer "entre l'erreur, toujours à rejeter et celui qui se trompe qui garde toujours sa dignité de personne, même s'il se fourvoie dans des notions fausses ou insuffisantes en matière religieuse. Dieu seul juge et scrute les cœurs". Un § 29 porte sur l'égalité essentielle des hommes entre eux et la justice sociale. Citons l'alinea 2 de ce paragraphe :
29. § 2. "Assurément, tous les hommes ne sont pas égaux quant à leur capacité physique qui est variée, ni quant à leurs forces intellectuelles et morales qui sont diverses; mais toute forme de discrimination touchant les droits fondamentaux de la personne, qu'elle soit sociale ou culturelle, qu'elle soit fondée sur le sexe, la race, la couleur de la peau, la condition sociale, la langue ou la religion, doit être dépassée et éliminée, comme contraire au dessein de Dieu. En vérité il est affligeant de constater que ces droits fondamentaux de la personne ne sont pas encore partout garantis. Il en est ainsi lorsque la femme est frustrée de choisir librement son époux ou d'élire son état de vie, ou d'accéder à une éducation et une culture semblables à celles que l'on reconnaît à l'homme.

30. Nécessité de dépasser une éthique individualiste
§ 1. ... Il y a des gens qui, tout en professant des idées larges et généreuses continuent à vivre en pratique comme s'ils n'avaient cure des solidarités sociales. Un grand nombre ne craignent pas de se soustraire par divers subterfuges et fraudes, aux justes impôts et aux autres aspects de la dette sociale. D'autres négligent certaines règles de la vie en société, comme celles qui ont trait à la sauvegarde de la santé ou à la conduite des véhicules, sans même se rendre compte que, par une telle insouciance, ils mettent en danger leur propre vie et celle d'autrui.
§ 2. Que tous prennent très à cœur de compter les solidarités sociales parmi les principaux devoirs de l'homme d'aujourd'hui, et de les respecter.

Après un paragraphe qui porte sur "Responsabilité et participation" (§ 31) où il est souhaité que "l'éducation des jeunes ... puisse susciter des hommes et des femmes qui ne soient pas seulement cultivés, mais qui aient aussi une forte personnalité, car notre temps en a le plus grand besoin." Ce chapitre se termine, comme tous les chapitres de cette première partie, sur le Christ envisagé ici sous l'angle du Verbe incarné et la solidarité humaine (§ 32).

Chapitre III : L'ACTIVITE HUMAINE DANS L'UNIVERS

Ce chapitre constitue en quelque sorte une théologie des valeurs profanes. Face à la question de savoir quels sont le sens, la valeur et la fin de cette activité, L'Eglise reconnaît tout d'abord (§ 33) qu'elle n'a pas une réponse immédiate à ces questions ; "elle désire toutefois joindre la lumière de la Révélation à l'expérience de tous, pour éclairer le chemin où l'humanité est engagée de nos jours".
Le texte note tout d'abord la valeur de l'activité humaine (§ 34) "Ce gigantesque effort, par lequel les hommes, tout au long des siècles, s'acharnent à améliorer leurs conditions de vie, correspond au dessein de Dieu" et ré-affirme que "le message chrétien ne détourne pas les hommes de la construction du monde et ne les incite pas à se désintéresser du sort de leurs semblables : il leur en fait, au contraire, un devoir plus pressant". Puis après avoir abordé la question des normes de l'activité humaine(§ 35), le Concile traite de la question de l'autonomie des réalités terrestres (§36) et rappelle que l'activité humaine est détériorée par le péché (§ 37) mais que cette activité trouve son achèvement dans le mystère pascal (§ 38). Citons quelques lignes du § 36 :

36. Juste autonomie des réalités terrestres
§ 2. Si, par autonomie des réalités terrestres, on veut dire que les choses créées et les sociétés elle-mêmes ont leurs lois et leurs valeurs propres, que l'homme doit peu à peu apprendre à connaître, à utiliser et à organiser, une telle exigence d'autonomie est pleinement légitime. ....
§ 3. Mais si, par "autonomie du temporel", on veut dire que les choses créées ne dépendent pas de Dieu, et que l'homme peut en disposer sans référence au Créateur, la fausseté de tels propos ne peut échapper à quiconque reconnaît Dieu. En effet la créature sans créateur s'évanouit.

Comme chacun des chapitres de cette première partie, ce chapitre se termine sur le Christ :
39. Terre nouvelle et cieux nouveaux
§ 2. ... S'il faut soigneusement distinguer le progrès terrestre de la croissance du règne du Christ, ce progrès a cependant beaucoup d'importance pour le royaume de Dieu
§ 3. "... Mystérieusement le royaume est déjà présent sur cette terre; il atteindra sa perfection quand le Seigneur reviendra."

Chapitre IV : LE RÔLE DE L'EGLISE DANS LE MONDE DE CE TEMPS

40. Rapports mutuels de l'Eglise et du monde
§ 1. Tout ce que nous avons dit sur la dignité de la personne humaine (Chap. I), sur la communauté des hommes (Chap. II), sur le sens profond de l'activité humaine (Chap. III), constitue le fondement du rapport qui existe entre l'Eglise et le monde, et la base de leur dialogue mutuel. C'est pourquoi en supposant acquis tout l'enseignement déjà fixé par le Concile sur le mystère de l'Eglise, ce chapitre va maintenant traiter de cette même Eglise en tant qu'elle est dans ce monde et qu'elle vit et agit avec lui.

§ 2. ... l'Eglise fait ainsi route avec toute l'humanité et partage le sort terrestre du monde ; elle est comme le ferment et, pour ainsi dire, l'âme de la société humaine appelée à être renouvelée dans le Christ et transformée en famille de Dieu.

§ 3. À vrai dire, cette compénétration de la cité terrestre et de la cité céleste ne peut être perçue que par la foi, bien plus, elle demeure le mystère de l'histoire humaine qui, jusqu'à la pleine révélation de la gloire de Dieu, sera troublée par le péché. ....

§ 4. En outre, l'Eglise catholique fait grand cas de la contribution que les autres Eglises et communautés ecclésiales ont apportées et continuent d'apporter à la réalisation de ce même but ; et elle s'en réjouit. En même temps elle est fermement convaincue que, pour préparer les voies de l'Evangile, le monde peut lui apporter une aide précieuse et diverse par les qualités et l'activité des individus ou des sociétés qui le composent. Voici quelques principes généraux concernant le bon développement des échanges entre l'Eglise et le monde et de leur aide mutuelle dans les domaines qui leur sont en quelque sorte communs.

41. Aide que l'Eglise veut offrir à tout homme
§ 1.
... L'Eglise qui a reçu la mission de manifester le mystère de Dieu, de ce Dieu qui est la fin ultime de l'homme, révèle en même temps à l'homme le sens de sa propre existence, c'est-à-dire sa vérité essentielle. L'Eglise sait parfaitement que Dieu seul, dont elle est la servante, répond aux plus profonds désirs du cœur humain que jamais ne rassasient pleinement les nourritures terrestres. ... Quiconque suit le Christ, homme parfait, devient lui-même plus homme.

§ 2. ... Aucune loi ne peut assurer la dignité personnelle et la liberté de l'homme comme le fait l'Evangile du Christ confié à l'Eglise. Cet Evangile annonce et proclame la liberté des enfants de Dieu, rejette tout esclavage qui en fin provient du péché, respecte scrupuleusement la dignité de la conscience et son libre choix, enseigne sans relâche à faire fructifier tous les talents humains au service de Dieu et pour le bien des hommes, enfin confie chacun à l'amour de tous. Tout cela correspond à la loi fondamentale de l'économie chrétienne. Car si le même Dieu est à la fois Créateur et Sauveur, Seigneur et de l'histoire humaine et de l'histoire du salut, cet ordre divin lui-même, loin de supprimer la juste autonomie de la créature, et en particulier de l'homme, la rétablit et la confirme au contraire dans sa dignité.
§ 3. C'est pourquoi l'Eglise, en vertu de l'Evangile qui lui a été confié, proclame les droits de l'homme, reconnaît et tient en grande estime le dynamisme de notre temps qui partout donne un nouvel élan à ces droits. Ce mouvement toutefois doit être imprégné de l'esprit de l'Evangile et garanti contre toute idée de fausse autonomie. ...

42. Aide que l'Eglise cherche à apporter à la société humaine
§ 2. Certes, la mission que le Christ a confiée à son Eglise n'est ni d'ordre politique, ni d'ordre économique ou social : le but qu'il lui a assigné est d'ordre religieux. Mais précisement, de cette mission religieuse découlent une fonction, des lumières et des forces qui peuvent servir à constituer et à affermir la communauté des hommes selon la loi divine. De même, lorsqu'il le faut et compte tenu des circonstances de temps et de lieu, l'Eglise peut elle-même, et elle le doit, susciter des œuvres destinées au service de tous, notamment des indigents, comme les œuvres charitables et autres du même genre.
§ 3. L'Eglise reconnaît tout ce qui est bon dans le dynamisme social d'aujourd'hui, en particulier le mouvement vers l'unité, les progrès d'une saine socialisation et de la solidarité au plan civique et économique. En effet, promouvoir l'unité s'harmonise avec la mission profonde de l'Eglise, puisqu'elle est "dans le Christ , en quelque sorte le sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain." ....
§ 4. Comme de plus, de par sa mission et sa nature, l'Eglise n'est liée à aucune forme particulière de culture, ni à aucun système politique économique ou social, par cette universalité même, l'Eglise peut être un lien très étroit entre les différentes communautés humaines et entre les différentes nations, pourvu qu'elles lui fassent confiance et lui reconnaissent en fait une authentique liberté pour accomplir sa mission.
§ 5. Tout ce qu'il y a de vrai, de bon, de juste, dans les institutions très variées que s'est données et que continue à se donner le genre humain, le Concile le considère avec un grand respect. ... Ce qu'elle (l'Eglise) désire par dessus tout, c'est de pouvoir se développer librement, à l'avantage de tous,sous tout régime qui reconnaît les droits fondamentaux de la personne, de la famille, et les impératifs du bien commun.

43. Aide que l'Eglise, par les chrétiens, cherche à apporter à l'activité humaine
§ 1. Le Concile exhorte les chrétiens, citoyens de l'une et l'autre cité, à remplir avec zèle et fidélité leurs tâches terrestres, en se laissant conduire par l'esprit de l'Evangile.
a) Ils s'éloignent de la vérité ceux qui sachant que nous n'avons point ici-bas de cité permanente, mais que nous marchons vers la cité future, croient pouvoir, pour cela, négliger leurs tâches humaines, sans s'apercevoir que la foi même, compte tenu de la vocation de chacun, leur en fait un devoir plus pressant.
b) Mais ils ne se trompent pas moins ceux qui, à l'inverse, croient pouvoir se livrer entièrement à des activités terrestres en agissant comme si elles étaient tout à fait étrangères à leur vie religieuse - celle-ci se limitant alors pour eux à l'exercice du culte et à quelques obligations morales déterminées. Ce divorce entre la foi dont ils se réclament et le comportement quotidien d'un grand nombre est à compter parmi les plus graves erreurs de notre temps. Ce scandale, déjà dans l'Ancien Testament les prophètes le dénonçaient avec véhémence et, dans le Nouveau Testament avec plus de force encore, Jésus-Christ lui-même le menaçait de graves châtiments.
Que l'on ne crée donc pas d'opposition artificielle entre les activités professionnnelles et sociales d'une part, la vie religieuse d'autre part. En manquant à ses obligations terrestres, le chrétien manque à ses obligations envers le prochain, bien plus envers Dieu lui-même, et il met en danger son salut éternel. Ils aimeront collaborer avec eux qui poursuivent les mêmes objectifs. A l'exemple du Christ qui mena la vie d'un artisan, que les chrétiens se réjouissent plutôt de pouvoir mener toutes leurs activités terrestres en unissant dans une synthèse vitale tous les efforts humains, familiaux, professionnels, scientifiques, techniques, avec les valeurs religieuses, sous la souveraine ordonnance desquelles tout se trouve coordonné à la gloire de Dieu.
§ 2. Aux laïcs reviennent en propre, quoique non exclusivement, les professions et les activités séculières. Lorsqu'ils agissent, soit individuellement, soit en société, comme citoyens de ce monde, ils auront donc à cœur non seulement de respecter les lois propres à chaque discipline, mais d'y acquérir une véritable compétence.
C'est à leur conscience, préalablement formée, qu'il revient d'inscrire la loi divine dans la cité terrestre.
§ 3. Fréquemment, c'est leur vision chrétienne des choses qui les inclinera à telle ou telle solution, selon les circonstances. Mais, d'autres fidèles, avec une égale sincérité, pourront en juger autrement, comme il advient souvent et à bon droit. ... On se souviendra en pareil cas que personne n'a le droit de revendiquer d'une manière exclusive pour son opinion l'autorité de l'Eglise.
...
§ 6. Bien que l'Eglise, par la vertu de l'Esprit-Saint, soit restée l'épouse fidèle de son Seigneur et n'ait jamais cessé d'être dans le monde le signe du salut, elle sait fort bien toutefois que, au cours de sa longue histoire, parmi ses membres, clercs et laïcs, il n'en manque pas qui se sont montrés infidèles à l'Esprit de Dieu. De nos jours aussi l'Eglise n'ignore pas quelle distance sépare le message qu'elle révèle et la faiblesse humaine de ceux auxquels cet Evangile est confié. Quel que soit le jugement de l'Histoire sur ces défaillances, nous devons en être conscients et les combattre avec vigueur afin qu'elle ne nuisent pas à la diffusion de l'Evangile. Pour développer ses rapports avec le monde, l'Eglise sait également combien elle doit continuellement apprendre de l'expérience des siècles. Guidée par l'Esprit-Saint, l'Eglise Mère ne cesse "d'exhorter ses fils de se purifier et de se renouveler, pour que le signe du Christ brille avec plus d'éclat sur le visage de l'Eglise" (LG 15).

44. Aide que l'Eglise reçoit du monde d'aujourd'hui
§ 1.
De même qu'il importe au monde de reconnaître l'Eglise comme une réalité sociale de l'Histoire et comme son ferment, de même l'Eglise n'ignore pas tout ce qu'elle a reçu de l'Histoire et de l'évolution du genre humain.

§ 2. L'expérience des siècles passés, le progrès des sciences, les richesses cachées dans les diverses cultures, qui permettent de mieux connaître l'homme lui-même et ouvrent de nouvelles voies à la vérité, sont également utiles à l'Eglise. En effet, dès les débuts de son histoire, elle a appris à exprimer le message du Christ en se servant des langues et des concepts des divers peuples et, de plus, elle s'est efforcée de le mettre en valeur par la sagesse des philosophes : ceci afin d'adapter l'Evangile, dans les limites convenables, et à la compréhension de tous et aux exigences des sages. A vrai dire cette manière de proclamer la parole révélée doit demeurer la loi de toute évangélisation. C'est de cette façon, en effet, que l'on peut susciter en toute nation la possibilité d'exprimer le message chrétien selon le mode qui lui convient, et que l'on promeut en même temps un échange vivant entre l'Eglise et les diverses cultures. Pour accroître de tels échanges, l'Eglise, surtout de nos jours où les choses vont si vite et où les façons de penser sont extrêmement variées, a particulièrement besoin de l'apport de ceux qui vivent dans le monde, qui en connaissent les diverses institutions , les différentes disciplines et en épousent les formes mentales, qu'il s'agisse des croyants ou des incroyants. Il revient à tout le peuple de Dieu, notamment aux pasteurs et aux théologiens, avec l'aide de l'Esprit-Saint, de scruter, de discerner et d'interpréter les multiples langages de notre temps et de les juger à la lumière de la parole divine, pour que la vérité révélée puisse être sans cesse mieux perçue, mieux comprise et présentée sous une forme plus adaptée.

§ 3. Comme elle possède une structure sociale visible, signe de son unité dans le Christ, l'Eglise peut aussi être enrichie, et elle l'est effectivement, par le déroulement de la vie sociale.... En effet, tous ceux qui contribuent au développement de la communauté humaine au plan familial, culturel, économique et social, politique (tant au niveau national qu'international) apportent par le fait même, et en conformité avec le plan de Dieu, une aide non négligeable à la communauté ecclésiale, pour autant que celle-ci dépend du monde extérieur. Bien plus, l'Eglise reconnaît que, de l'opposition même de ses adversaires et de ses persécuteurs, elle a tiré de grands avantages et qu'elle peut continuer à le faire.

45. Le Christ alpha et oméga
§ 1. Qu'elle aide le monde ou qu'elle reçoive de lui, l'Eglise tend vers un but unique : que vienne le règne de Dieu et que s'établisse le salut du genre humain . D'ailleurs tout le bien que le peuple de Dieu, au temps de son pèlerinage terrestre, peut procurer à la famille humaine, découle de cette réalité que l'Eglise est "le sacrement universel du salut", manifestant et actualisant tout à la fois le mystère de l'amour de Dieu pour l'homme.

§ 2. Car le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait, s'est lui-même fait chair, afin que, homme parfait, il sauve tous les hommes et récapitule toutes choses en lui. ...


Deuxième partie

DE QUELQUES PROBLEMES PLUS URGENTS


§ 1. Après avoir montré quelle est la dignité de la personne humaine et quel rôle individuel et social elle est appelée à remplir dans l'univers, le Concile, fort de la lumière de l'Evangile et de l'expérience humaine, attire maintenant l'attention de tous sur quelques questions particulièrement urgentes de ce temps qui affectent au plus haut point le genre humain.
§ 2. Parmi les nombreux sujets qui suscitent aujourd'hui l'intérêt général, il faut notamment retenir ceux-ci : le mariage et la famille (Chap. I), la culture (Chap. 2), la vie économique et sociale (Chap. III), la vie politique (Chap. IV), la solidarité des peuples et la paix (Chap. V). Sur chacun d'eux, il convient de projeter la lumière des principes qui nous viennent du Christ ; ainsi les chrétiens seront-ils guidés et tous les hommes éclairés dans la recherche des solutions que réclament des problèmes si nombreux et si complexes.

CHAPITRE I : DIGNITE DU MARIAGE ET DE LA FAMILLE

47. Le mariage et la famille dans le monde actuel
C'est un aperçu rapide de quelques "signes de notre temps" qui en souligne notamment les ombres (polygamie, divorce, union libre ....) "et pourtant, un fait montre bien la vigueur et la solidité de l'institution matrimoniale et familiale : les transformations profondes de la société contemporaine, malgré les difficultés qu'elles provoquent, font très souvent apparaître, et de diverses façons, la nature véritable de cette institution. "

48. Sainteté du mariage et de la famille
Le mariage est présenté comme "une communauté profonde de vie et d'amour conjugal" entre des "personnes ... qui se donnent et se reçoivent mutuellement". Le texte est ici redevable de tout ce que la première partie a montré quant à la dignité de la personne, dignité qui inclut les enfants. Mais, pour les chrétiens, le mariage est plus que cela, puisqu'il est un sacrement, image de l'union du Christ et de l'Eglise, chemin des époux vers Dieu. La fin du paragraphe note que "les enfants concourent, à leur manière, à la sanctification des parents", note les mérites du veuvage, et affirme que le rayonnement de la famille chrétienne qui "manifeste à tous les hommes la présence vivante du Sauveur dans le monde et la vraie nature de l'Eglise".

49. L'amour conjugal
§ 1. À plusieurs reprises, la parole de Dieu a invité les fiancés à entretenir et soutenir leurs fiançailles par une affection chaste et les époux leur union par un amour sans faille. Beaucoup de nos contemporains exaltent aussi l'amour authentique entre mari et femme, manifesté de différentes manières, selon les saines coutumes des peuples et des âges. Eminemment humain puisqu'il va d'une personne vers une autre personne en vertu d'un sentiment volontaire, cet amour enveloppe le bien de la personne tout entière ; il peut donc enrichir d'une dignité particulière les expressions du corps et de la vie psychique et les valoriser comme les éléments et les signes spécifiques de l'amitié conjugale. Cet amour par un don spécial de sa grâce et de sa charité, le Seigneur a daigné le guérir, le parfaire et l'élever. Associant l'humain et le divin, un tel amour conduit les époux à un don libre et mutuel d'eux-mêmes qui se manifeste par des sentiments et des gestes de tendresse et il imprègne toute leur vie; bien plus il s'accomplit parfaitement (perficitur) lui-même et grandit par son généreux exercice. Il dépasse donc de loin l'inclination simplement érotique qui, cultivée pour elle-même, s'évanouit vite et de façon pitoyable.
§ 2. Cette affection (dilectio) a sa manière particulière de s'exprimer et de s'accomplir par l'œuvre propre du mariage. En conséquence, les actes qui réalisent l'union intime et chaste des époux sont des actes honnêtes et dignes. Vécus d'une manière vraiment humaine, ils signifient et favorisent le don réciproque par lequel les époux s'enrichissent tous les deux dans la joie et la reconnaissance. Cet amour ratifié par un engagement mutuel, et par-dessus tout consacré par le sacrement du Christ, demeure indissolublement fidèle de corps et de pensée pour le meilleur et pour le pire; il exclut donc tout adultère et tout divorce. De même, l'égale dignité personnelle qu'il faut reconnaître à la femme et à l'homme dans l'amour plénier qu'ils se portent l'un à l'autre fait clairement apparaître l'unité du mariage confirmé par le Seigneur. Pour faire face avec persévérance aux obligations de cette vocation chrétienne, une vertu peu commune est requise : c'est pourquoi les époux, rendus capables par la grâce de mener une vie sainte, ne cesseront d'entretenir en eux un amour fort, magnanime, prompt au sacrifice, et ils le demanderont dans leur prière.
...
50. Fécondité du mariage
...§ 2. Dans le devoir qui leur incombe de transmettre la vie et d'être des éducateurs (ce qu'il faut considérer comme leur mission propre), les époux savent qu'ils sont les coopérateurs de l'amour de Dieu Créateur et comme ses interprètes. Ils s'acquitteront donc de leur charge en toute responsabilité humaine et chrétienne et, dans un respect plein de docilité à l'égard de Dieu, d'un commun accord et d'un commun effort, ils se formeront un jugement droit : ils prendront en considération à la fois et leur bien et celui des enfants déjà nés ou à naître; ils discerneront les conditions aussi bien matérielles que spirituelles de leur époque et de leur situation ; ils tiendront compte enfin du bien de la communauté familiale, des besoins de la société temporelle et de l'Eglise elle-même. Ce jugement, ce sont en dernier ressort les époux eux-mêmes qui doivent l'arrêter devant Dieu. Dans leur manière d'agir, que les époux chrétiens sachent bien qu'ils ne peuvent pas se conduire à leur guise, mais qu'ils ont l'obligation de toujours suivre leur conscience, une conscience qui doit se conformer à la loi divine ; et qu'ils demeurent dociles au magistère de l'Eglise, interprète autorisé de cette loi à la lumière de l'Evangile.
La fin de ce paragraphe salue ceux qui "se fiant à la providence de Dieu et nourrissant en eux l'esprit de sacrifice ... acceptent de grand cœur d'élever dignement même un plus grand nombre d'enfants". ...
§ 3. Le mariage cependant n'est pas institué en vue de la seule procréation ... C'est pourquoi, même si, contrairement au vœu souvent très vif des époux, il n'y a pas d'enfant, le mariage, comme communauté et communion de toute vie, demeure, et il garde sa valeur et son indissolubilité.

51. Amour conjugal et respect de la vie
Ce paragraphe aborde la question de la régulation des naissances. Rejetant les pratiques qualifiées "d'abominables" de l'infanticide et de l'avortement, le Concile souligne la spécificité de la sexualité humaine et indique que la moralité du comportement doit être déterminée selon des critères objectifs. Le concile n'entend pas proposer de solutions concrètes, la question des méthodes de régulation faisant, à l'époque, l'objet d'une commission nommée par le pape en vue de recherches plus approfondies[2] . D'où la conclusion de cet alinea que complète un § 4 :
§ 3. ... En ce qui concerne la régulation des naissances, il n'est pas permis aux enfants de l'Eglise, ... d'emprunter des voies que le Magistère, dans l'explicitation de la loi divine, désapprouve.
§ 4. Par ailleurs, que tous sachent bien que la vie humaine et la charge de la transmettre ne se limitent pas aux horizons de ce monde et n'y trouvent ni leur pleine dimension ni leur plein sens, mais qu'elle sont toujours à mettre en référence avec la destinée éternelle de l'homme.

52. Promotion du mariage et de la famille
Ce paragraphe porte d'abord sur le rôle des parents dans l'éducation des enfants. Il exhorte les familles à agir dans le cadre d'associations et des pouvoirs publics. Il fait appel aux spécialistes en matière de recherche sur la régulation de la procréationb(§4) précise le rôle des prêtres vis-à-vis des familles (§5), invite à la formation des jeunes époux (§6); le chapitre se termine en replaçant le mariage chrétien dans la perspective du mystère pascal :
§ 7. Enfin, que les époux eux-mêmes créés à l'image d'un Dieu vivant et établis dans un ordre authentique de personnes, soient unis dans une même affection, dans une même pensée et dans une mutuelle sainteté, en sorte que, à la suite du Christ, principe de vie, ils deviennent, à travers les joies et les sacrifices de leur vocation, par la fidélité de leur amour, les témoins de ce mystère de charité que le Seigneur a révélé au monde par sa mort et sa résurection.


[1](Cette note explicative sur le titre de la constitution fait partie du texte conciliaire)
La Constitution pastorale "L'Eglise dans le monde de ce temps", si elle comprend deux parties, constitue cependant un tout.On l'appelle en effet Constitution "pastorale" parce que, s'appuyant sur des principes doctrinaux, elle entend exprimer les rapports de l'Eglise et du monde, de l'Eglise et des hommes d'aujourd'hui. Aussi l'intention pastorale n'est pas absente de la première partie, ni l'intention doctrinale de la seconde.
Dans la première partie, l'Eglise expose sa doctrine sur l'homme, sur le monde dans lequel l'homme est placé et sur sa manière d'être par rapport à eux. Dans la seconde, elle envisage plus précisement certains aspects de la vie et de la société contemporaine et en particulier les questions et les problèmes qui paraissent, à cet égard, revêtir aujourd'hui une spéciale urgence. Il s'ensuit que, dans cette dernière partie, les sujets traités, régis par des principes doctrinaux, ne comprennent pas seulement des éléments permanents, mais aussi des éléments contingents.
On doit donc interpréter cette Constitution d'après les normes générales de l'interprétation théologique, en tenant bien compte, surtout dans la seconde partie, des circonstances mouvantes qui, par nature, sont inséparables des thèmes développés.

[2]À l'issue des travaux de cette commission, le pape Paul VI prendra position, en juillet 1968, avec la publication de l'encyclique Humanae vitae.