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LE CONCILE VATICAN II
JEUDI 30 JANVIER 2003

Document 18

DEBAT SUR LA LIBERTE RELIGIEUSE :
EXEMPLES D'INTERVENTIONS DES PERES


(Résumé ou extraits)

23 septembre 1964 (86ème Congrégation Générale)

Cardinal CUSHING (Boston, U.S.A.)
Parlant au nom de presque tous les évêques américains, le cardinal Cushing trouve le texte proposé "acceptable", mais souhaite que les amendements soient tels que "la Déclaration s'exprime avec encore plus de vigueur, et non plus de faiblesse. La substance de la doctrine qui y est donnée est vraie et solide, et elle convient à notre temps. Par conséquent la Déclaration doit rester intacte dans son contenu essentiel". Il est important que l'Eglise "se manifeste au monde entier comme le champion de la liberté humaine et civile, spécialement en matière de religion."(...) "La doctrine de l'Eglise sur la liberté religieuse dans la société moderne n'a pas encore été énoncée clairement et sans ambiguité. Cette Déclaration claire est due au monde entier, catholique et non catholique, qui l'attend."

Mgr CEKADA (Skoplje, Yougoslavie) - Face au nazisme et au communisme
Mgr CEKADA montre que dans la société, le respect de la liberté religieuse est nécessaire. L'histoire le montre. Dans les temps actuels, des systèmes philosophiques et sociaux s'attribuent une infaillibilité et provoquent de grands maux sociaux. On l'a constaté avec le nazisme. Aujourd'hui, il existe des systèmes matérialistes et athés. Le Concile a une grande responsabilité pastorale. Il devrait s'adresser directement aux Nations Unies[1] pour demander de proclamer le droit à la liberté religieuse et préciser l'application de ce droit. Une commission de Pères devrait en être chargée.

Cardinal QUIROGA y PALACIO (Saint-Jacques de Compostelle)
Le cardinal note que le texte mérite l'éloge à bien des égards, mais dans sa façon de s'exprimer il semble dominé par la préoccupation de favoriser l'union avec les frères séparés, sans assez tenir compte des très graves périls auxquels il expose les fidèles catholiques. Le texte, dit-il, est obscur et ambigu et risque de provoquer de nombreuses équivoques. L'aspect de nouveauté est mis en relief au détriment de l'aspect traditionnel et l'équilibre entre continuité et progrès de la doctrine est mis en péril. Le texte devrait être entièrement révisé et confié dans ce but à une nouvelle Commission mixte avec l'aide d'experts à même d'apprécier exactement la gravité du problème. Le style est trop moderne. Le texte sent le libéralisme si souvent condamné par l'Eglise. Il y a équivoque entre la liberté de conscience et la liberté religieuse.

24 septembre 1964 (87ème Congrégation générale)

Cardinal KŒNIG (Vienne, Autriche)
Tout en approuvant le schéma, le cardinal KŒNIG souligne que le Concile ne peut passer sous silence ce fait tragique qu'il existe aujourd'hui des peuples où la liberté religieuse n'existe pas et où les pouvoirs civils travaillent à promouvoir l'athéisme, auquel est réservé la liberté ; les croyants étant privés de leurs droits civils. Après avoir décrit la situation dans les pays de l'Est[2] , le cardinal demande donc de réfléchir à la façon dont le Concile, parlant au nom de tous ceux qui croient en Dieu, peut s'adresser à l'opinion mondiale pour que cessent cette disparité et obtenir la séparation de l'athéisme et de l'Etat. (Cette intervention fut vivement applaudie)

Mgr Lefebvre (Supérieur des Pères du Saint-Esprit)
Cette déclaration, dit-il, est opportune, mais elle devrait être plus brève, afin d'éviter soit des discussions soit des dangers. Il faudrait donner une définition précise de la liberté dans l'état de notre nature pécheresse; la liberté n'est pas une valeur absolue, elle peut servir au mal. Il faudrait distinguer entre actes religieux intérieurs et extérieurs ; ces derniers sont soumis à des autorités (père de famille, maîtres, hiérarchie, etc.). "On a l'air de dire qu'il faut trouver de nouveaux principes en raison des circonstances. Or tout doit être fondé sur le droit de la religion catholique. Le dictamen de la conscience n'est pas un critère de moralité des actes." La façon dont on présente le dictamen de la conscience comme l'appel de Dieu semble de nature à paralyser les missions. Le schéma a une saveur d'idéalisme et de relativisme parce qu'il n'est pas fondé sur les droits du Christ et de l'Eglise. "Si on le votait, c'en serait fini de la vénération que même les incroyants portent à l'Eglise et ce serait un scandale. L'Eglise aurait renoncé à son intransigeance pour la vérité."

Mgr GRANADOS (Auxiliaire de Tolède)
Le droit de propager indifféremment les vérités et les erreurs religieuses, dont parle le schéma, est une nouveauté dans la doctrine de l'Eglise. La doctrine traditionnelle enseigne le droit pour la vérité et la tolérance pour l'erreur, selon les exigences du bien commun. C'est ce qu'enseigne le magistère de l'Eglise, de Léon XIII à Pie XII. La Déclaration ne fait aucune distinction entre ce qui concerne la conscience personnelle et le comportement de l'homme vis-à-vis des autres, ce qui est dangereux. Si dans l'ordre humain, on n'admet pas la propagande de l'erreur qui attente au bien commun, comme la propagande pour le suicide, pourquoi faudrait-il admettre avec autant de facilité la diffusion de l'erreur religieuse ? Dans les circonstances actuelles, la liberté religieuse doit être favorisée et défendue dans les limites du possible et être reconnue par tous. Mais il faut procéder avec beaucoup de prudence pour lui donner un fondement théologique.

T.R.P. BUCKLEY (Supérieur des Maristes)
Il souhaite que l'affirmation de la liberté religieuse par le Concile soit fondée sur une base compréhensible par tous et convenant à tous les hommes. Sur la question de la conscience, il souhaite une modification du texte
Tout au long du document, dit-il, le droit à la liberté pour la conscience sincère (conscientia recta) est fondé sur le principe de "l'appel de Dieu" (vocatio divina). Selon ce principe, toute conscience sincère, même erronée, est un appel de Dieu, une vocation divine. Parler de vocation divine pour une conscience erronée - même en partant du point de vue que cela est inscrit "au cœur de la nature" - constitue le dernier stade d'une déplorable évolution de l'idée de vocation divine. ...
À propos de l'attente du monde :
"La liberté est pour tous les hommes un bien très précieux. Quelles que soient les illusions que nous puissions nous faire, nous, prêtres, l'Eglise catholique n'a pas une très bonne réputation dans le monde en matière de liberté. Cependant l'estime du monde pour l'Eglise est tel qu'il se réjouit de tout signe sérieux montrant que l'Eglise catholique est du côté de la liberté. Regardez l'accueil enthousiasme qui a été fait partout à l'encyclique Pacem in terris, de Jean XXIII. Le Concile ne doit pas décevoir le monde."

25 septembre 1964 (88éme Congrégation Générale)

N.B. La 88ème Congrégation générale (25 septembre 1964) a débuté par la messe célébrée en rite syro-antiochen. L'Eglise syrienne catholique compte 100 000 à 120 000 fidèles en Iraq, au Liban, en Syrie, en Jordanie et en Egypte. La liturgie syrienne, l'une des plus ancienne, utilise le syriaque, langue de la même famille que l'araméen, langue parlée par le Christ.

Intervention du Cardinal ROBERTI, préfet du tribunal de la signature apostolique (25 sept. 64)
( Distinguer "Liberté de conscience" et "liberté des consciences")
"Pour trouver une formule acceptable par tous sur un sujet aussi complexe que celui de la liberté religieuse, il faut tenir compte de la distinction[3] entre "liberté de conscience" et "liberté des consciences". L'Eglise n'admet pas la "liberté de conscience" au sens où on l'entend aujourd'hui, pour la bonne raison que toutes les doctrines religieuses ne sont pas égales, c'est-à-dire que toutes ne sont pas vraies. L'Eglise admet la "liberté des consciences" en ce sens que personne ne peut imposer de quelque façon une doctrine. Cela est valable pour les particuliers et pour les autorités dans le cadre du bien commun."

Résumé de l'intervention de Mgr Wojtyla (Evêque de Cracovie)
La déclaration en cours d'examen ne se réfère pas à un aspect de l'Eglise ad intra, mais elle veut définir l'attitude de l'Eglise dans ses rapports avec le monde moderne, pour faciliter le dialogue recommandé par Paul VI dans sa première encyclique[4] . Du point de vue œcuménique la déclaration revêt une importance incalculable. Il faut donc qu'elle expose plus clairement que ne le fait le texte actuel le concept de liberté religieuse et l'étroite connexion entre celle-ci et la vérité, de façon à mettre en plus grande évidence l'aspect positif de la liberté au lieu de s'en tenir à celui négatif de la tolérance.

Mgr Garrone (Archevêque de Toulouse) - Appliquer des principes immuables à la réalité changeante de l'histoire.
L'Eglise vit dans le temps et refléte les situations humaines des diverses périodes historiques. La liberté religieuse doit être vue dans la réalité d'aujourd'hui. Les conditions existant au Moyen Age ou au siècle dernier étaient différentes de celles que nous connaissons aujourd'hui ; il n'y a donc pas contradiction ou quasi-révolution dans l'Eglise si celle-ci énonce des principes nouveaux. Le bien commun est envisagé aujourd'hui sur le plan mondial, non plus sur le plan national ou régional comme c'était le cas autrefois ; aujourd'hui s'étend de plus en plius une société pluraliste sur le plan religieux ; aujourd'hui, avec le progrès dans la connaissance de l'Evangile, les idées de justice et de dignité de la personne humaine qui s'y trouvent sont plus claireemnt perçues. Au siècle dernier, l'Eglise ressentait surtout la nécessité de condamner les aspects objectivement les plus dangereux du libéralisme ; aujourd'hui, l'Eglise considère plus attentivement et de façon concrète les droits de la personne humaine. Il n'y a donc pas contradiction, mais évolution, et applcation des principes immuables à la réalité changeante de l'histoire. Si des erreurs ont été commises, on peut et on doit les regretter, mais on ne doit pas pour autant juger le passé dans le contexte du présent, mais dans le cadre du passé.

Mgr Zoa (Evêque de Yaoundé, Cameroun) - Contre la doctrine de la "légitime cœrcition"
"Si nous ne rejetons pas la déplorable doctrine de la cœrcition légitime en matière religieuse, nous paraîtrons avoir fait quelques petites concessions à la pensée moderne, mais nous n'aurons pas proclamé la vérité." Il est, en effet, nécessaire que la liberté religieuse soit justifiée doctrinaleemnt en rappelant l'absolue dignité de la personne humaine créée à l'image de Dieu. Sans une telle déclaration l'Eglise catholique apparaîtra comme une secte, ou un groupe totalitaire, ignorant les droits de la personne humaine, sous prétexte "des soi-disant droits de la vérité".
"Nous semblerons trahir le Christ ... qui n'usa d'aucune manière de la force ... mais vint à nous dans un esprit d'humilité, de charité et de patience (...) Nous devons, par conséquent, parler de la liberté religieuse de telle manière que tout homme, comme tel, puisse être d'accord avec nos assertions."

Mgr Wright (Evêque de Pittsburg, U.S.A.) - Liberté religieuse et "bien commun"
Le texte actuel affirme trop timidement les rapports ente la liberté religieuse et le bien commun. La négation de la liberté lèse le bien commun plus gravement que ne le fait la diffusion de l'erreur. Il faut affirmer clairement que la liberté religieuse fait partie de la véritable conception de la personne et de la société. Il faut donc proclamer le droit de tous les hommes à la liberté religieuse afin que tous puissent connaître et adorer librement Dieu et le Christ, et que la personne de celui qui se trompe soit respectée.

Intervention de Mgr HEENAN , archevêque de Westminster (28 octobre 64).
(Religion d'Etat et pratique de la liberté religieuse)
"On sait qu'en Angleterre au XVI ème siécle, d'âpres luttes ont opposé protestants et catholiques. La liberté religieuse ne tarda pas à être bannie du pays. La mort des saints "martyrs" d'Angleterre et du pays de Galles témoigne de la férocité de cette persécution. Un souci d'honnêteté nous oblige aussi à reconnaître que lorsque la reine Marie, catholique, fut sur le trône, les protestants ont subi un sort semblable. A la fin du siècle, les protestants avaient triomphé et l'Eglise de nos pères avait presque cessé d'exister en Grande-Bretagne. Ceux qui restaient fidèles au Saint-Siège étaient poursuivis et punis. Mais la persécution se ralentit progressivement et, en 1828, le Parlement vota le Catholic Emancipation Act qui rendait aux catholiques la plupart de leurs droits civiques, sinon tous.
Aujourd'hui, la Grande-Bretagne ne peut nullement être considérée comme catholique. L'Eglise d'Angleterre est l'Eglise établie ayant la reine à sa tête. Il est vrai que beaucoup de nos concitoyens ne pratiquent aucune religion. Malgré tout, la plupart des Anglais se disent chrétiens. En Angleterre, les enfants sont généralement baptisés, les gens en général veulent se marier à l'église et presque tous ont des funérailles chrétiennes.
Nous avons une société pluraliste où, malgrè tout, la religion est honorée en public et en privé. Bien que l'Eglise d'Angleterre soit l'Eglise établie, une complète liberté religieuse est garantie aux citoyens des autres confessions. C'est ainsi, par exemple, que l'Etat apporte une aide substantielle aux écoles catholiques et paye la totalité des salaires de leurs professeurs, même s'ils sont prêtres ou religieuses. Mais - et c'est cela qui est important - les écoles catholiques jouissent des mêmes droits et privilèges que les écoles de l'Eglise d'Angleterre. C'est une chose évidente pour les protestants et les catholiques anglais que la liberté et l'égalité de traitement pour tous est la seule façon de développer des relations pacifiques entre les citoyens.
C'est la raison pour laquelle nous apprécions et approuvons sans réserves les propositions contenues dans ce schéma sur la liberté religieuse. Pie XII a dit une fois que le bien commun pouvait imposer une obligation morale dans ce que l'on appelle les pays catholiques afin de respecter la liberté des autres religions[5] . Aujourd'hui, le monde est petit. Ce qui se passe dans un Etat peut avoir des conséquences dans le monde entier. Pour le bien commun, la liberté de religion doit exister dans tous les pays du monde.
Certains craignent que l'on ouvre des perspectives illimitées à la propagation de l'erreur. Ces craintes sont réelles et il ne faut pas les négliger. Personne ne peut se réjouir du fait que les jeunes ou les ignorants puissent être induits en erreur. L'un des grands dangers de notre temps est le mépris pour toutes les restrictions. La liberté ne dégénère que trop facilement en licence. Mais malgrè tout elle est précieuse. Malgré tous les dangers, il faut courageusement la défendre.
Si des restrictions doivent être apportées, qui les décrétera ? Seul l'Etat a matériellement le pouvoir de le faire, et l'expérience montre que moins l'Etat intervient en matière relgieuse, mieux cela vaut. Nous sommes persuadés que la pratique extérieure de la religion ne doit être soumises qu'aux restrictions qui sont absolument nécessaires pour sauvegarder l'ordre public.
Les auteurs de ce schéma doivent être félicités pour avoir essayé de le fonder sur quelque chose de plus positif que la tolérance et le bien commun. Son application requiert de la patience, de la charité et de la fermeté dans la pratique de la foi. Sinon il y a un danger d'indifférence.
Il a été dit dans ce débat que seuls les principes doivent être exprimés et que l'on n'a pas à exposer la doctrine catholique qu'ils supposent. Cet argument me semble mauvais. Dans un document pastoral de cette sorte, il est nécessaire d'indiquer les méthodes par lesquelles nous sommes arrivés aux conclusions. Il est une chose qui est bien certaine, c'est que beaucoup de non-catholiques sont persuadés que les catholiques ne croient pas sincèrement à la liberté religieuse. Déclarons au monde entier une fois pour toutes notre profonde croyance de catholiques dans la complète liberté de tous les enfants de Dieu.

20 septembre 1965 (131ème Congrégation générale)

Cardinal BERAN (Tchécoslovaquie)
Le cardinal sait d'expérience que l'oppression sur les croyants est intolérable, mais il ajoute :
"Une telle oppression n'est pas meilleure si on prétend en user pour le bien de la foi. Dans ma patrie, par exemple, l'Eglise expie ses fautes passées contre la liberté de conscience : au XVème siècle, le prêtre Jean HUS, mort sur le bûcher ; au XVIIème siècle, le retour forcé à la foi catholique d'une grande partie du peuple de Bohème en fonction du principe cujus regio, ejus religio. Le Concile doit proclamer en paroles claires le principe de la liberté de conscience. L'autorité morale de l'Eglise en ressortira grandie aux yeux des peuples."

 


[1] Un document des Nations Unies publié cette même année 1964 affirme de la même manière que la liberté religieuse est fondée "sur la reconnaissance de la dignité de la personne humaine, et sur l'incompétence des pouvoirs civils pour indiquer aux individus et aux collectivités où est la vérité religieuse". Dans son intervention à cette même Congrégation générale, le cardinal SILVA HENRIQUEZ (Santiago du Chili) avait fait référence à ce document des Nations Unies, qu'ignorait sans doute un évêque de Yougoslavie, privé d'une libre information.
N.B. Le 4 octobre 1965, Paul VI a rendu visite à l'O.N.U. où il a prononcé un discours important.

[2]Le cardinal KŒNIG était particulièreemnt informé de la situation dans les pays de l'Est où il avait fait des voyages pour rencontrer des chefs des Eglises de ces pays.

[3]Distinction faite par Pie XI en 1931. Pie XI rejetait la formule "équivoque" à ses yeux , de "liberté de conscience", mais il acceptait la formules de "liberté des consciences", se disant "heureux et fier de combattre le bon combat pour la liberté des consciences". (Non abbiamo bisogno, A.A.S. , XXIII, 1931, p. 301-302 ). L'encyclique Non abbiamo bisogno, écrite exceptionnellement en italien, protestait contre les dispositions de Mussolini à l'égard de l'Action catholique et des organisations catholiques de jeunesse.

[4]Ecclesiam suam (6 août 1964) dite "charte du dialogue".

[5]Discours aux juristes italiens du 27 décembre 1953.